Chez les Antifas, la violence n'est pas forcément vue comme un dérapage
Jeudi dernier à Liège, des Antifas ont commis des violences contre les membres du MR. Mais qui sont-ils vraiment ?
- Publié le 27-09-2025 à 20h00
- Mis à jour le 27-09-2025 à 20h11

La scène se passe jeudi dernier, place du XX août, à Liège.
Des membres du MR sont reçus par un "comité d'accueil" de plus de 500 manifestants. Ils bloquent l'accès au bâtiment universitaire dans lequel doit se dérouler une commémoration des 30 ans de la mort de Jean Gol (dont la tombe a fait l'objet le matin même d'une profanation à relents antisémites).
Les coups et les insultes pleuvent sur des membres du MR qui tentent de se frayer un passage. Plusieurs policiers et membres du MR sont blessés. Une trentaine de personnes commettant des voies de fait ont déjà été repérées par la police sur les images.
Le lendemain, le président du MR contre-attaque et réclame la dissolution des "Antifas".
Mais qui sont ces manifestants antifascistes ?
"Un parti sioniste qui dérive vers l'extrême droite"
La manifestation, précisons-le, regroupait plusieurs groupes. Elle avait initialement été organisée à l'initiative du collectif Universités en colère.
Ils seront rejoints par des activistes "Antifas" pro-palestiniens. Sur les réseaux sociaux, le Front Antifasciste Liège 2.0 (l'un des différents groupes Antifas du pays) a ainsi appelé à se réunir pour dire "non" au centre d'études "d'un parti sioniste qui dérive vers l'extrême droite".
Le noyau dur des manifestants liégeois a été rejoint par des gens venus de Bruxelles, mais aussi de Charleroi et de Louvain.
Des groupes de jeunesses politiques (Comac, Ecolo J, étudiants liégeois socialistes, etc.) ont également appelé au rassemblement à travers une affiche qui fera d'ailleurs dire à Georges-Louis Bouchez qu'il a "la preuve que la gauche est à la manœuvre".

Sur le terrain, la réalité semble plus complexe.
La Casa Nicaragua, le Pot au lait et la Zone
Le mouvement antifasciste se distingue en effet par son horizontalité. Chez les Antifas, il n'y a ni président, ni trésorier, ni structures juridiques, ni même de leader désigné.
"Certains Antifas sont membres d'un parti politique, ou d'un mouvement syndical, mais ce ne sont pas les partis politiques qui sont à la manœuvre ou qui les contrôlent, même si on trouve souvent des représentants du PTB dans les manifestations", ajoute Marco Martiniello, sociologue à l'ULiège et spécialiste du racisme et de l'antiracisme.
"Penser que les Antifas viennent manifester sur un claquement de doigts d'un parti, c'est un fantasme", assure Julien Dohet. Cet historien de l'antifascisme, membre des Ultras du Standard de Liège, est lui-même une figure centrale des Antifas liégeois.
Ces groupes s'organisent principalement autour d'actions, comme la venue de Georges-Louis Bouchez à Liège ou, en 2019, celle de Theo Francken à Verviers.
L'information se diffuse alors via des appels sur les réseaux sociaux (Telegram, Instagram…)
Les Antifas regroupent un panel varié d'étudiants, de personnes issues du monde de la culture, de militants féministes, pour le climat, ou LGBTQIA +. Les plus actifs ont souvent entre 20 et 40 ans.
"Tous ceux que certains qualifient de woke s'y retrouvent", plaisante Marco Martiniello, sociologue à l'ULiège.
Ce microcosme liégeois se retrouve dans plusieurs lieux du tissu associatif liégeois ainsi que dans des lieux comme la Casa Nicaragua, le Pot au lait, la Zone.
Liés aux Ultras du Standard
Un lien clair existe aussi avec les Ultras (Ultras Inferno 1996) du Standard de Liège, qu'on retrouve notamment au Cosa, un café proche du stade de Sclessin. Un autre club de foot, l'Union Saint-Gilloise, possède également des Ultras antifas.
"Certains de ces Antifas sont structurés autour du Standard de Liège", confirme la porte-parole de la police locale de Liège. "Mais c'est un conglomérat, il y a de tout : cela va de l'extrême gauche dure à des associations plus softs. On retrouvait déjà ces personnes dans les manifestations contre les mesures Covid ou dans les actions Code rouge (activistes pour le climat)."
La question du recours à la violence mérite qu'on s'y arrête.
"Le mouvement Antifas est en pleine extension", observe une source policière. "Mais si on veut comparer avec l'extrême droite, c'est beaucoup moins violent."
Dans son rapport 2025, la sûreté de l'État souligne que "certains au sein du milieu d'extrémisme de gauche considèrent la violence comme un moyen légitime pour atteindre leurs objectifs", pointant également les menaces (jugées plus importantes) de l'extrême droite, et du djihadisme.
Les violences de jeudi ont suscité des réactions diverses, mais peu de condamnations à gauche.
Au sommet du PS, elles ont été analysées comme étant une réponse à des provocations, et à un dérapage d'une grosse dizaine d'Antifas liégeois plus violents que les autres.
""Penser que si on enlève les 10 plus durs du groupe, rien ne se passe, c'est un fantasme complet (...) Les Antifas ont cette conscience du fait qu'il faut être capable de faire face à cette violence que l'extrême droite va produire. Cela implique d'aller au contact, dans la rue. Si vous n'êtes pas prêts à réagir, vous êtes massacrés".
"Penser que si on enlève les dix plus durs du groupe, rien ne se passe, c'est un fantasme complet. Attention, les Antifas ne versent jamais dans la violence pour la violence, contrairement à l'extrême droite. Le mot d'ordre n'était pas de taper sur les gens, mais de bloquer le passage. Mais oui, la violence fait partie d'une dynamique de manifestation", souligne Julien Dohet. "Les Antifas ont cette conscience du fait qu'il faut être capable de faire face à cette violence que l'extrême droite va produire. Cela implique d'aller au contact, dans la rue. Si vous n'êtes pas prêts à réagir, vous êtes massacrés."
Ce discours résiste toutefois mal à l'observation des événements de jeudi, lors desquels les membres du MR n'avaient globalement pas manifesté de comportements violents… "Mais il faut opposer à cela l'extrême violence du centre Jean Gol, et de l'Arizona, envers une partie de la population par des mesures qu'ils prônent dans la société", objecte Julien Dohet.
"Dans l'esprit des Antifas, ce sont les violences sociales des politiques d'un parti ou d'un gouvernement qui génèrent des violences physiques en retour. Ils ne sont pas prêts à se laisser marcher dessus et ils répondent ", décrypte Marco Martiniello, sociologue à l'ULiège qui voit dans ce mouvement "une filiation avec l'antifascisme des années 70, en Angleterre, qui répondait dans la rue aux fachos du National front. Cela peut mener à de la violence et à des affrontements".
C'est dans cet esprit que, en mai 2024, des membres d'un mouvement antifasciste avaient tenté de déloger de force les membres de "Chez Nous" d'un café liégeois.
La conclusion est claire. L'idée que le débat public se limite à la confrontation des arguments et des opinions, à l'extrême gauche comme à l'extrême droite, ne fait clairement plus consensus.