Boris Dilliès, l'homme qui ne voulait pas être ministre-Président
Portrait d'un libéral qui, aux antipodes de Georges-Louis Bouchez, préfère la diplomatie au conflit. Et qui n'avait jamais ambitionné de quitter le mayorat d'Uccle.

- Publié le 17-03-2026 à 06h31
- Mis à jour le 17-03-2026 à 08h49
Il n'est pas encore 7 heures du matin ce samedi 14 février. Le silence règne dans la demeure uccloise de Boris Dilliès et de Clémentine Barzin.
Le bourgmestre d'Uccle savoure un luxe rare : un samedi sans mariages à célébrer, qu'il consacre à sa fille de 4 ans, Éléonore. Ils se préparent calmement à assister à une représentation au Ratinet, un théâtre pour enfants.
Son épouse, elle, s'apprête à rejoindre le Parlement pour la prestation de serment d'un nouveau ministre-Président, dont tous ignorent encore le nom.
Le nom de Clémentine Barzin a circulé les jours précédents comme secrétaire d'État, voire présidente du Parlement.
Mais le téléphone de Clémentine Barzin n'a pas sonné. Alors qu'elle monte dans sa voiture, c'est celui de son mari qui s'allume. Au bout du fil : Georges-Louis Bouchez.
Ce ne sera pas elle. Ce sera lui…
"Si j'avais eu plus longtemps pour réfléchir à la proposition, il n'est d'ailleurs pas certain que j'aurais accepté."
"Beaucoup de gens sont malheureux en politique, car ils visent toujours le seuil d'après. Moi, mon ambition, c'était Uccle", confie-t-il à La Libre. Pour Boris Dilliès (53 ans), la surprise est totale. Il n'avait jamais caressé l'ambition de diriger Bruxelles. Mais le destin ne lui a pas laissé le temps de la réflexion. "Si j'avais eu plus longtemps pour réfléchir à la proposition, il n'est d'ailleurs pas certain que j'aurais accepté, lâche-t-il. Mais désormais, je suis pleinement concentré sur ma tâche."
Pour Clémentine Barzin, la joie de voir son mari prendre la lumière est rapidement tempérée. "Lors de la présentation de la déclaration de politique régionale (DPR), j'ai eu droit à l'invective directe d'un populiste (Fouad Ahidar). J'ai compris que notre situation allait être instrumentalisée, et je ne le souhaitais pas", souffle Clémentine Barzin. Elle, dont la carrière ne doit rien à son mari, choisit de démissionner de son poste de cheffe de groupe au Parlement bruxellois.
L'épreuve du feu et du néerlandais
L'entrée en fonction est brutale. Quelques "we zullen zien" malheureux face à la presse flamande cristallisent les critiques sur son niveau de néerlandais et sa méconnaissance des dossiers régionaux. Blessé par certaines critiques et éditos qu'il juge injustes, l'homme temporise. "J'ai souvent été sous-estimé, cela me va très bien. Je ne peux que surprendre positivement", ajoute-t-il alors que le budget de son gouvernement est débattu cette semaine au Parlement.
Sa fidèle amie Sophie Wilmès – il est le parrain d'une de ses filles – relativise. "Il est normal qu'on attende d'un ministre-Président bruxellois de maîtriser le néerlandais et le français. Mais en faire le symbole de son mandat avant même qu'il ait commencé et alors qu'il n'avait pas pu se préparer pour le poste, était excessif. Et cela balayait ses autres qualités."
L'homme, diplômé en communication, connaît la violence du milieu politique. Il a observé la déchéance d'Armand De Decker, l'un de ses mentors. "Je retiens que la politique peut tuer", souffle-t-il.
Après un passage comme directeur de la communication au Cercle de Lorraine et une expérience de député bruxellois, il a vu Didier Reynders "lui savonner la planche" lors de ses débuts comme bourgmestre, en refusant de pousser la liste communale et même de la soutenir publiquement, quand il est apparu que Boris Dilliès bénéficiait du soutien des libéraux locaux. Il tiendra bon, et sera soutenu par Charles Michel. "Didier Reynders aimait bien collectionner les jouets, même s'il ne pouvait pas tous les utiliser (NdlR : Reynders était ministre en fonction et n'aurait pas pu exercer le mandat de bourgmestre)", glisse une source uccloise.
De ces épreuves, Boris Dilliès tire une conviction : la politique ne doit pas être la guerre. "Je ne suis pas là pour souffrir", avait-il rappelé lors de son premier discours au Parlement.
Machiavel, version soft
Le libéral ne s'épanouit pas dans le conflit. A-t-il lu Machiavel ? Dans Le Prince, le stratège florentin estime qu'un "prince trouve plus de fidélité et de secours dans les hommes qui, au commencement de son règne, lui étaient suspects". Traduction : transformez vos ennemis en alliés.
C'est ainsi que, bien que proche de Sophie Wilmès et opposé à Georges-Louis Bouchez sur la fusion des zones de police bruxelloise, Boris Dilliès est parvenu à s'attirer les bonnes grâces du Montois, en volant à son secours lors d'un bureau de parti animé, en décembre.
C'est ainsi aussi qu'il a tendu la main à Emmanuel De Bock (ex-Défi), qui l'avait pourtant jugé "indigne" de la fonction de bourgmestre.
Au sortir des élections communales de 2024, il lui offre même le poste de chef de file de la Liste du bourgmestre à Uccle.
"Cela a été très dur à titre personnel, entre nous. Mais Boris Dilliès n'a pas profité de ma faiblesse. Au contraire, il m'a tendu la main. C'est l'apanage des grands hommes", souligne Emmanuel De Bock, passé au MR depuis lors.
C'est ainsi, enfin, qu'il n'a jamais manifesté de ressentiment après sa défaite face à David Leisterh dans l'élection à la présidence du MR bruxellois en février 2020. "David Leisterh avait été meilleur que moi, il a gagné, c'était mérité", souligne Boris Dilliès.
Contrairement à son président de parti, l'Ucclois se définit moins par ses ennemis que par ses amis : Sophie Wilmès, Valentine Delwart – à qui il a cédé le mayorat d'Uccle −, son ami de trente ans Arnaud Carlot (devenu ensuite son collaborateur) ou encore Joëlle Maison (Défi).
Sortir du carcan doré ucclois
Pour ses proches, Boris Dilliès est l'homme capable de combler le "vide d'incarnation" laissé par l'ère Rudi Vervoort. Mais il faudra, pour cela, renverser la vapeur, après des débuts mitigés. "Il va être un faiseur de pont", pronostique Sophie Wilmès. Pour l'ancienne Première ministre, la bonhomie du personnage ne doit pas masquer sa capacité de décision. "Boris est fondamentalement gentil, mais il sait trancher quand il le faut. Il a un instinct politique très poussé."
Il lui faudra aussi s'extraire de son "enclave" uccloise pour rayonner aussi dans les communes populaires.
"Certains essayent de lui coller ce cliché d'Ucclois. Lors de la campagne de 2018, il avait lâché qu'il préférait "un spaghetti avec des amis que du caviar avec des conna…", sourit un proche.
La loyauté, presque anachronique dans l'arène politique, est présentée comme sa signature, de même que son humour. "Boris n'a jamais marché sur la tête de quiconque pour arriver. Il est correct et respectueux de la parole donnée, confie Arnaud Carlot. Par contre, si on lui fait un coup bas, il le prend très mal."
On l'aura compris, Boris Dilliès n'est pas une personnalité clivante.
"Valentine Delwart faisait tourner la machine"
À mesure que l'on s'éloigne du premier cercle des fidèles, le scepticisme grandit, toutefois : pourra-t-il incarner la Région et redresser la barre financière et tenir tête à des pointures comme Ahmed Laaouej ou Karine Lalieux (PS) ?
Pour y arriver, il devra fédérer une équipe de collaborateurs dont les plus influents (Mathieu Raedts, Arnaud Desmadryl, Olivier Coppens) ne faisaient pas partie de son écurie.
Jérémy Tojerow (PS), conseiller communal de l'opposition à Uccle, concède à l'homme une "certaine prestance" et des "qualités indéniables pour incarner la fonction". Il salue même des rapports "corrects" avec ses opposants.
Mais pour celui qui fut jadis le sherpa d'Elio Di Rupo lors des négociations face à Bart De Wever, Boris Dilliès n'est pas un homme de dossiers. "À Uccle, quand il était bourgmestre, c'était surtout Valentine Delwart (NdlR : alors première échevine) qui faisait tourner la machine budgétaire et les dossiers. Boris Dilliès se positionnait davantage comme une sorte de Roi faisant tourner la machine, au niveau protocolaire." Le défi régional, sans le confort d'une alliance avec un partenaire "compatible"- les écologistes ucclois − s'annonce d'une autre complexité.
Un homme de droite assumé
Certains observateurs locaux pointent "une droitisation" de leur bourgmestre, l'an dernier, lorsqu'il s'est positionné contre la venue de l'humoriste Guillaume Meurisse ou par l'arrachage des arceaux vélos de Bruxelles Mobilité.
L'intéressé affirme avoir toujours été constant tout en s'assumant "sans peine comme un homme de droite".
Il définit son libéralisme avec une précision toute personnelle. "Je suis par exemple plus conservateur que mon épouse, qui se revendique libérale sociale. Pour moi, un tel concept n'existe pas : le libéralisme se suffit à lui-même. Je me vois comme un modéré, qui n'a jamais considéré que sa famille politique détenait la vérité absolue sur tout."
Sa position politique, proche de celle d'une Sophie Wilmès − et compatible avec celle de Georges-Louis Bouchez − trouve ses racines dans un parcours familial singulier.
Né à Uccle d'un père franco-russe et d'une mère belge, Boris Dilliès passe la première décennie de sa vie dans le sud de la France, à Vence.
Il revient ensuite à Uccle, mais perd ses parents très jeune. Il sera élevé par ses grands-parents maternels, au sein d'une famille aristocratique, plutôt conservatrice, mais "très tolérante".
Le roi Baudouin et Richard Nixon
Son grand-père maternel, proche collaborateur du Roi, l'élève dans le respect de la monarchie et des institutions. Enfant, il lui arrive de croiser le roi Baudouin dans le salon familial. Richard Nixon, après avoir quitté la Maison-Blanche, rendra même visite à son grand-père, qu'il a côtoyé à l'Otan. "Ce genre d'événements a façonné mon rapport au sens de l'État. Je suis très respectueux des institutions, mais je ne suis pas, par contre, impressionné par les fonctions, et je ne l'ai jamais été", assure-t-il.
Ce flegme, cette légèreté qui détonne dans le milieu politique, possède un revers.
Une critique revient en boucle, murmurée par des élus et des "cabinettards" off the record : Dilliès ne serait pas un stakhanoviste. "C'est un secret de polichinelle, Dilliès n'est pas le plus grands des bosseurs", glisse un élu libéral.
" Je ne confonds jamais le fait de travailler sérieusement et celui de se prendre au sérieux. Beaucoup de personnes, souvent les plus frustrées et jalouses, se prennent au sérieux. J'assume que ce n'est pas (du tout) mon cas…J'aime la vie et, à mes yeux, ce n'est pas un défaut".
"J'ai des défauts, mais certainement pas celui de la légèreté dans la gestion de l'État, objecte Boris Dilliès. Je ne confonds jamais le fait de travailler sérieusement avec le fait de se prendre au sérieux. Beaucoup de personnes, souvent les plus frustrées et jalouses, se prennent au sérieux. J'assume que ce n'est pas du tout mon cas… J'aime la vie et, à mes yeux, ce n'est pas un défaut."
"Boris Dilliès n'est pas du genre à publier sur Instagram 25 stories de lui en train de boire un café, ajoute un proche. Il travaille efficacement, sans s'agiter. Mais ce n'est pas le genre de personne qu'on retrouve en terrasse à Uccle à 14 heures."
Au-delà de la critique sur son rythme de travail, c'est sa stature de réformateur qui est questionnée. "S'il était boxeur, il n'appartiendrait pas encore à la catégorie des poids lourds", ajoute un député bruxellois.
"Boris possède beaucoup d'entregent, une vraie prestance et un don pour la communication, admet un libéral influent au sein du parti. Mais le risque qu'il ne fasse finalement pas beaucoup mieux que Rudi Vervoort est réel."
Il lui reste trois ans pour transformer sa "méthode douce" en bilan concret. À Bruxelles, l'heure n'est plus à plaire mais à faire.