L'hélicoptère médicalisé de Bra-sur-Lienne, la bouée de secours des déserts hospitaliers wallons
Il a accompli plus de 1 400 interventions l'an dernier dans les confins de la Wallonie. Il attend toujours une reconnaissance officielle des autorités fédérales.

- Publié le 14-06-2026 à 08h11

Les urgences médicales, paraît-il, c'est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Voyez François Grinberg, l'un des pilotes de l'hélicoptère médicalisé du Centre médical héliporté de Bra-sur-Lienne (Lierneux). Il s'est réveillé, ce jeudi matin, d'une nuit de garde tranquille. Aucune intervention à mener. "Mais c'est très aléatoire", dit-il. Pour preuve : son collège Frédéric Pluquet ne s'arrête pas depuis qu'il a pris son service.
Le pilote a passé la nuit sur place. Réveil à 6 h 30, douche rapide, vérification de la météo et contrôle de l'appareil. Il allait prendre son petit-déjeuner quand, à 7 h 56, son équipe (un infirmier, un médecin et lui-même) est envoyée en urgence à Dolembreux (Sprimont) pour un accident de moto. Le patient, polytraumatisé, est transporté au CHU de Liège. Les interventions vont alors s'enchaîner.
9 h 58. L'équipe reçoit un appel au départ du CHU : direction Awan (Aywaille) où un enfant de dix ans a fait une chute à l'école. Le médecin de l'équipe juge sur place, après examen, que le transport en hélicoptère n'est pas nécessaire. C'est une ambulance qui le conduira à l'hôpital.
L'hélicoptère médicalisé est labellisé SMUR (Service mobile d'urgence et de réanimation). Sa mission prioritaire est dès lors d'amener au plus vite une équipe médicale sur le lieu de l'intervention. Mais il dispose aussi de la fonction de transport. En moyenne, il ne prend en charge le transport du patient qu'une fois sur deux. "Cela permet de rester disponible pour une autre intervention", explique Olivier Pirotte, infirmier et directeur opérationnel du Centre médical héliporté.
Un snack avalé en vitesse
10 h 39. L'hélico est à nouveau dérouté en plein vol. Cette fois pour Wanze où un patient présente une douleur thoracique. Le diagnostic, ici aussi, est rassurant et le patient est amené à hôpital de Huy en ambulance.
11 h 15. L'équipe est envoyée à Coo (Stavelot), également pour une douleur thoracique. Entre-temps, l'hélico n'est toujours pas rentré à sa base et commence à manquer de carburant. Pendant que le médecin et l'infirmier prennent le patient en charge sur le lieu de l'intervention, le pilote en profite pour venir faire le plein à Bra-sur-Lienne. C'est à ce moment-là que nous le croisons.
"Si on doit repartir sur Liège pour déposer la personne, je risque d'être un peu short en pétrole", raconte Frédéric Pluquet, occupé à faire le plein, depuis la plateforme mobile sur laquelle s'est posé l'appareil. "Ce matin, j'allais déjeuner quand on a reçu l'appel. Mon déjeuner est toujours sur la table, sourit-il. C'est comme la loterie : il y a des jours sans et des jours avec."
Le hasard fait que l'opérateur luxembourgeois chargé de la maintenance de l'hélicoptère, un Airbus H145, a dépêché ce jour-là deux techniciens sur place. Ceux-ci profitent du bref passage de l'appareil par la base pour effectuer une rapide inspection, ce qui permet à Frédéric d'aller se chercher au pas de course un snack à avaler en vitesse. Moins de vingt minutes après son arrivée, l'hélicoptère est déjà reparti, provoquant un souffle à décorner les bœufs au moment de l'envol.
Le patient de Coo présentait un infarctus. Il sera transporté en hélico vers le CHU de Liège pour une coronarographie. L'équipe mènera encore une intervention ce jour-là après un appel reçu à 14 h 20 pour un enfant de cinq ans pris de convulsions, du côté de La Calamine. L'hélicoptère le transportera jusqu'à l'hôpital d'Aix-la-Chapelle, en Allemagne.
Dans le jardin du Dr Maquoi
C'est en décembre 1986 que le Dr Luc Maquoi fonde le CMH afin de répondre au manque de dispositifs médicaux d'urgence dans sa région, en plein cœur de l'Ardenne belge. "Bra-sur-Lienne est dans la zone rouge démographique la plus importante de Belgique, c'est-à-dire une zone où les moyens médicaux d'urgence classiques mettent plus de 15 minutes entre le moment de l'appel et l'arrivée au chevet du patient", situe Olivier Pirotte.
À l'époque, le Dr Maquoi n'a qu'une ambulance à disposition, conduite par sa femme. La structure est privée, elle a le statut d'ASBL. Et les personnes en détresse appellent directement le CMH sur une ligne fixe traditionnelle (le CMH relève aujourd'hui du numéro d'urgence 112).
Les zones rouges sont en Wallonie, pas en Flandre. Je ne cherche pas à faire du communautaire, mais on a souvent l'impression que, dans les décisions, la Belgique s'arrête à Bruxelles.
L'activité héliportée commence en 1997, permettant d'étendre le champ d'action. L'ancien garage de l'ambulance, lové dans une ruelle boisée à côté de la maison des Maquoi, est reconverti en bureaux. Un hangar – prolongé par des chambres et des espaces de vie pour les équipes – ainsi qu'un héliport sont construits en contrebas, "dans le jardin du fondateur", sourit Olivier Pirotte.
Selon lui, la plus-value de l'hélicoptère, qui a effectué plus de 1 400 interventions en 2025, est évidente. "C'est très simple : on prend en charge les personnes des zones rurales dans les mêmes timings d'intervention que les gens qui vivent dans les zones urbaines."
Ce n'est qu'en 2003 que "la Santé publique fédérale accepte d'intégrer le vecteur héliporté dans l'aide médicale urgente (et au numéro 112, NdlR), sous la forme d'une expérience pilote".
L'Aviq soutien l'hélico
Dans un récent avis sur la future réforme du paysage hospitalier, l'Aviq, l'agence de santé wallonne, plaide pour "le maintien de l'hélicoptère médicalisé (voire son développement)". D'autant que la réforme pourrait aggraver l'accès aux services d'urgence dans les zones rurales de Wallonie. L'Aviq pointe quatre régions critiques : la Botte du Hainaut, le sud de la province de Namur, toute la province de Luxembourg, et les cantons de l'Est. Soit grosso modo le terrain de jeu de l'hélicoptère médicalisé.
Dans ce contexte, le CMH "espère enfin avoir une reconnaissance définitive", dit son directeur opérationnel. Parce que, pour l'heure, "on a toujours ce statut d'expérience". "Depuis 2003, cette expérience est reconduite chaque année de manière tacite, et, évidemment, elle n'est pas financée…"
Le CMH fonctionne avec un budget annuel de 6 millions d'euros – absorbé à moitié par l'hélicoptère – dont 250 000 euros de subsides communaux et provinciaux. Le reste vient de financements privés.
Ce statu quo de plus de vingt ans trouve une explication politique, selon M. Pirotte. "Les zones rouges sont en Wallonie, pas en Flandre. Je ne cherche pas à faire du communautaire, mais on a souvent l'impression que, dans les décisions, la Belgique s'arrête à Bruxelles."