La résurrection de Kinuyo Tanaka, cinéaste
La plus illustre actrice japonaise avait réalisé six films. Bien occultés durant 60 ans. Des joyaux qui brillent à nouveau.

- Publié le 05-12-2022 à 10h29

Il existe encore tant de perles de cinéma à découvrir !
Ce sentiment merveilleux vous envahit à l'issue de Lettre d'amour, le premier film de Kinuyo Tanaka, la plus illustre actrice japonaise dont on avait oublié, occulté qu'elle fut aussi la réalisatrice de six films.
Née en 1909, Kinuyo Tanaka, c'est 50 ans de cinéma, l'actrice fétiche de Mizoguchi, 14 films ensemble dont les fameux Contes de la lune vague après la pluie et La Vie d'O'Haru. Au début des années 50, elle manifeste le désir de passer derrière la caméra. Depuis que le cinéma existe, elle est la deuxième Japonaise à émettre cette idée extravagante, voire absurde, selon la profession et particulièrement son mentor Kenji Mizoguchi. Un petit studio voit l'opportunité d'affirmer son anticonformisme et de travailler avec la star féminine n°1. Naruse l'accueille en stage sur son plateau, Ozu règle les problèmes et en 1953 sort Lettre d'amour. Un choc, le film représentera le Japon au festival de Cannes et aux oscars.
Mutation
Depuis que la guerre est finie, il y a cinq ans, un homme ayant servi dans la marine, passe l'essentiel de son temps, à errer dans les gares et les rues bondées de Tokyo à la recherche d'une femme. Un jour, il rencontre un ami d'université, désormais écrivain public, qui lui propose de travailler ensemble. Des femmes se pressent dans son échoppe pour qu'on leur rédige de poignantes lettres d'amour afin d'arracher quelques dollars à leurs amants américains. C'est là qu'il reconnaît la voix de celle qu'il cherche, la suit, l'accoste. Leurs retrouvailles dans un parc sont déchirantes de beauté et d'incompréhension.
Sur fond de société japonaise ébranlée par la défaite et la modernité, ce drame sentimental met en scène un homme qui veut continuer à vivre dans le passé, comme s'il ne s'était rien… passé et une femme qui affronte, courageusement, le présent. Il tire dans un sens et elle dans l'autre. Lettre d'amour est tout à la fois un mélodrame épuré, un état des lieux du Japon dévasté, un focus sur le sort des Japonaises, une mise en scène à la direction d'acteurs pudique et d'une splendeur graphique. Un chef-d'œuvre.
Kinuyo Tanaka a-t-elle raté son deuxième film pour disparaître ainsi des radars après pareille réussite ?
Pas du tout, mais La lune s'est levée (1955) ne produit pas du tout le même effet. On n'est plus dans la surprise totale, on est en terrain connu, enfin si on aime les films d'Ozu. Et pour cause, le scénario est signé Ozu. L'acteur principal est familier d'Ozu, l'immense Chishu Ryu (Voyage à Tokyo). La caméra est la hauteur d'Ozu. Le genre est celui d'Ozu, soit une histoire familiale autour d'un père et de ses trois filles en âge d'être mariées.
Tanaka est présente, malgré tout. Devant la caméra, elle joue une servante. Dans une scène "renversante", elle est conseillée par sa jeune maîtresse pour bien jouer la comédie. Derrière la caméra, elle injecte de l'humour aux dépens de la tradition, elle montre sa jeune héroïne troquer son kimono pour une jupe et surtout elle en fait le pivot du récit. Une véritable tornade qui évacue l'air rance des vieux rituels amoureux pour faire souffler un vent frais. La débutante Mie Kitahara est une sorte d'Audrey Hepburn dans Vacances romaines, elle incarne à la fois la tradition et l'énergie pour la dépoussiérer. On est sous le charme de bout en bout.

Émancipation
Nouveau changement radical avec Maternité éternelle (1955). Fondamental même. Cette fois, Tanaka s'affranchit de l'assistance masculine et s'affirme dans un film que les hommes ne pourraient pas faire.
On met un temps à le voir venir. On se croit en route pour un drame conjugal. Alors que l'épouse trompée culpabilise d'avoir accepté ce rôle contre ses aspirations profondes, elle est frappée par le cancer du sein. Le télescopage des deux thèmes traités frontalement génère une densité ascendante jusqu'au final d'une bouleversante intensité. Totalement émancipée, Tanaka livre un film féminin tant par son sujet, son point de vue, son territoire des relations entre femmes.
C'est encore plus vrai dans son cinquième film, La Nuit des femmes (1961) en prise sur l'actualité suite à l'interdiction de la prostitution au Japon qui voit fleurir des centres de réinsertion. Tanaka multiplie les portraits de femmes aux attitudes variées quant au commerce de leur corps, tout en suivant une battante, déterminée à en sortir mais rattrapée, à chaque fois, par son passé. En phase avec l'actualité, Tanaka l'est aussi avec la nouvelle vague japonaise tant La Nuit des femmes rompt avec l'académisme des studios par sa nervosité, son adrénaline, son audace.
C'est d'autant plus saisissant que son ouvrage précédent, La Princesse errante (1960) était une superproduction historique autour d'une jeune noble précipitée dans l'Etat fantoche de Mandchourie. Et que son sixième et dernier film Mademoiselle Ogin (1962) s'essayera au classique film en kimono (mais initié par des femmes).
Réhabilitation
Ainsi, à travers les genres, les époques, les milieux sociaux ; Kinuyo Tanaka met en scène des héroïnes à l'opposé de celles qu'elle a incarnées tout au long de ses 250 films. Ce ne sont plus des victimes mais des résistantes, plus des muses qui attirent le regard mais des rebelles qui imposent leur point de vue.
C'est au courant féministe qui, aujourd'hui, revisite l'histoire des arts et des sciences, fouille les musées et les cinémathèques à la recherche de créatrices occultées qu'on doit cette redécouverte exceptionnelle de Kinuyo Tanaka cinéaste. Le coffret de ses six films est un trésor, il est accompagné d'un documentaire sur la réalisatrice.
Coffret Kinuyo Tanaka. 4 blu-ray ou 6 DVD. Six films + bonus + un documentaire de 52 minutes. (Carlotta) 65 €.