Daniela Elstner (Unifrance) : "Il faut qu'on arrête de dire que le cinéma français va de plus en plus mal"
Malgré des chiffres de fréquentation en baisse à l'international, la directrice générale d'Unifrance se veut optimiste quand à l'état de santé du cinéma hexagonal.

- Publié le 16-01-2023 à 17h02
- Mis à jour le 24-01-2023 à 12h28
Ce mardi 17 janvier, se clôtureront les 25es Rendez-vous d'Unifrance qui, durant une semaine, ont réuni à Paris le petit monde du cinéma international (acheteurs, distributeurs, équipes de films, journalistes…) pour donner un aperçu de la production cinématographique et audiovisuelle française de 2023. Cette année, c'est François Ozon qui a ouvert l'événement avec son nouveau film Mon crime, une comédie à la Huit femmes emmenée par Rebecca Marder, Nadia Tereszkiewicz et Isabelle Huppert, qui sortira le 15 mars prochain dans les salles belges.
À l'occasion de ses Rendez-vous, Unifrance, l'organisme chargé de la promotion du cinéma français en dehors de ses frontières, a dévoilé les chiffres, pas folichons, du cinéma hexagonal à l'international (cf. ci-dessous). Directrice générale d'Unifrance depuis 2019, l'Allemande Daniela Elstner, diplômée en Lettre modernes à Paris VII et ancienne vendeuse internationale aux Films du Losange (la société de production créée par Éric Rohmer et Barbet Schroeder), se veut néanmoins résolument optimiste pour l'avenir. Comme elle nous l'expliquait dimanche après-midi à Paris.

Vingt-sept millions de spectateurs à l'international en 2022, c'est un bon chiffre au lendemain de la crise Covid ?
L'année dernière, à la même époque, nous n'étions pas du tout dans la même situation. En France, on avait encore peur que les salles referment… Il faut replacer ces chiffres dans ce contexte, avec aussi des pays comme la Chine totalement fermés… À un moment, on peut aussi se réjouir en se disant que beaucoup de gens sont allés voir du cinéma français, avec beaucoup de films familiaux qui ont très bien marché. Forcément, ce n'est pas assez. En 2023, il y a des films forts qui vont arriver. Avatar invite beaucoup de personnes qui ne sont pas du tout retournées au cinéma depuis la crise à redécouvrir l'expérience cinématographique. Même s'il n'y en a qu'un petit pourcentage qui retourne voir un film français après, c'est bien pour nous. Il faut tout prendre en ce moment. Est-ce qu'on va revenir totalement comme avant ? On ne sait pas. Certains distributeurs disent que si, dans le futur, on est à -10 % par rapport à 2019, on va s'en sortir…
Sur dix ans, la tendance est quand même assez inquiétante. Les chiffres sont passés de 120 millions de spectateurs internationaux en 2014 à 27 millions en 2022…
En 2014, c'était Lucy de Luc Besson. Quand on regarde la courbe des 10-12 dernières années, tous les deux ans, il y avait un film exceptionnel, qui pouvait aller jusqu'à plus 60 millions de spectateurs avec des Lucy ou Taken 3. Après, on a eu des années Intouchables, The Artist… Il faut voir ce que vont faire des films comme Astérix ou Les Trois mousquetaires. Si l'on fait abstraction de ces films à plus de 10 millions, le socle de spectateurs est entre 45 et 55 millions. Avec un ou deux films qui marchent un peu, on peut tout à fait y arriver en 2023. Est-ce qu'on reviendra à 100 millions ? Ça va être peut-être plus compliqué. Il ne faut pas oublier que, par rapport à 2012, il y a des films comme Athena qui sont uniquement sur les plateformes aujourd'hui. Ça prend des entrées quelque part… Il faut peut-être qu'on arrête de dire que ça va de plus en plus mal. C'est pour ça qu'on étudie aussi aujourd'hui la présence des films français dans les festivals. L'année dernière, un quart des films présentés en festivals étaient français. Quand on regarde leur présence sur les plateformes, c'est un tout petit chiffre : 6,5 %. Mais c'est la troisième cinématographie représentée. Tout ça, ça fait des spectateurs… Il faut peut-être changer notre prisme et se dire que, finalement, ça s'élargit. Il y a des spectateurs sur des écrans différents. Et, in fine, tout ça, ça reste quand même de la création française. C'est aussi une des raisons de la fusion (en juillet 2021 avec TV France International, organisme qui gérait la promotion de l'audiovisuel français à l'étranger, NdlR). Il faut qu'on communique tous ensemble sur tout ce qui brille en France.

"Il faut peut être changer notre prisme et se dire que, finalement, il y a des spectateurs sur des écrans différents…"
C'est un peu en porte-à-faux avec l'idée, encore très ancrée en France, que le cinéma doit se voir en salles et uniquement en salles…
Il faut défendre les salles. Certains films ne peuvent être vus qu'en salles, comme Pacification de l'Espagnol Albert Serra par exemple (sorti chez nous le 11 janvier, NdlR). Il le dit lui-même : l'expérience de ce film n'est que cinématographique, elle ne peut pas exister au petit écran… Ça, il faut le préserver. Unifrance doit tout faire pour qu'un film de cinéma qui doit être vu au cinéma sorte au cinéma. Par contre, la logique qui consiste à dire que la production se porte mal parce qu'il y a moins de spectateurs en salles ne fonctionne plus. Il faut être plus fin et peut-être changer notre manière de calculer, en prenant en compte tous les écrans.
Dans le Top 10 du box-office 2022 en France, il n'y a pas un seul film français. C'est historique… N'y a-t-il pas, quand même, un désamour pour le cinéma français ?
Ce chiffre a énormément circulé dans les médias français en disant : c'est la catastrophe, c'est la fin d'un monde. Je suis désolée, mais il y a des films en 2022 qui ont été retenus, pour attendre une amélioration de la situation. Qui, en début d'année, avait envie de sortir son film ? À mon avis, Astérix aurait pu sortir un peu avant. Ils ne l'ont pas fait pour attendre que ça se stabilise, voir ce qu'allait faire Avatar et ils ont eu raison. Serge Toubiana, notre président, dit que la fermeture de salles est une blessure qui ne guérira pas en trois mois… Il faut du temps. L'année prochaine, on aura forcément des films français dans le Top 10, avec Astérix, Les Trois mousquetaires ou le Nakache et Tolédano… Je refuse de tirer des conclusions trop hâtives…

Quelle est l'ambiance au sein du marché Unifrance ici à Paris ?
Tout le monde veut que ça remarche. Les acheteurs sont là, ils achètent des films plus exigeants. L'article catastrophiste du Monde (paru le 10 janvier dernier, NdlR) ne rend pas hommage à cela. Le cinéma français séduit justement à cause de sa diversité, de Saint Omer aux Trois mousquetaires, de L'Événement d'Audrey Diwan au Petit Nicolas, Annie Colère ou des films plus populaires comme le Ozon. Cette offre séduit partout dans le monde, y compris avec des films pour enfants comme Pil ou King. C'est une offre alternative à celle, très uniformisée, un peu triste, des plateformes. C'est cela qu'il faut soutenir.
Avec quelque 300 films français produits par an, n'y a-t-il pas tout simplement trop de films ?
Dans ce cinéma un peu protégé, on laisse beaucoup de liberté. C'est aussi cette liberté qui fait qu'il y a des pépites comme Les Pires qui sortent. Le public commence aussi à chercher autre chose. On a eu beaucoup de films qui ont fait entre 500 000 et un million d'entrées qui n'auraient jamais atteint ces chiffres avant, comme Les Enfants des autres de Rebecca Zlotowski, Revoir Paris d'Alice Winocour ou L'Innocent de Louis Garrel. Les Cyclades de Marc Fitoussi (depuis le mercredi 18/1 sur les écrans belges, NdlR) prend le même envol… Après, on doit vraiment protéger, en France et ailleurs, des films comme Saint Omer d'Alice Diop ou Un beau matin de Mia Hansen-Løve, qui ne dépassent pas les 100 000 entrées. Là, il y a un vrai travail à faire.
Si les chiffres ne sont pas très bons, le cinéma français est régulièrement à la fête en festivals ces dernières années, avec des films comme Titane, L'Événement ou Saint Omer…
C'est parce que les femmes sont enfin sélectionnées et qu'elles gagnent tous les prix… Il y a 36 % de films de femmes sélectionnés dans les festivals, même si ce sont les plus petits budgets. Ce qui est un autre sujet…

Les chiffres en demi-teinte du cinéma français à l'étranger en 2022
En marge de ses 25es Rendez-vous, Unifrance a dévoilé, le 10 janvier dernier, les chiffres réalisés en 2022 par le cinéma français à l'étranger. L'année dernière, les films français ont ainsi enregistré 27 millions de spectateurs hors de France — sans doute 30 millions lorsque les décomptes définitifs seront effectués. C'est mieux qu'au cœur de la crise Covid (16,2 millions en 2020 et 17,8 millions en 2021), mais toujours largement en dessous des 46 millions de spectateurs enregistrés en 2019. Ou des 120 millions en 2014 (l'année de Lucy de Luc Besson).
La comédie, l'animation et les films pour enfants sont les locomotives avec, sur le podium : Qu'est-ce qu'on a tous fait au bon Dieu ? (1,82 million d'entrées), Pil (1,32) et Le Loup et le lion (1,26). En comparaison, le premier drame de l'année, Les Olympiades de Jacques Audiard, ne compte de 235 000 entrées, devant Les Illusions perdues de Xavier Gianolli (malgré sa victoire aux César), avec 225 000 entrées.
Alors que la Chine était toujours très stricte en termes de mesures Covid l'année dernière, le principal marché pour le cinéma bleu-blanc-rouge a été l'Allemagne (avec 2,82 millions d'entrées), devant la Pologne (2,64), la Russie (2,55), l'Italie (1,88) et l'Espagne (1,64).
Du côté des bonnes nouvelles, le cinéma français est la première cinématographie représentée dans les 10 plus grands festivals de la planète, avec 288 productions majoritaires et minoritaires, soit 24,2 % des films sélectionnés. Et il a glané de nombreux prix prestigieux. Claire Denis a ainsi remporté l'Ours d'argent de la meilleure réalisation à la Berlinale pour Avec amour et acharnement, mais aussi le Grand Prix du jury à Cannes pour Stars at Noon. Tandis qu'Alice Diop repartait de Venise avec le Grand-Prix du jury et le Lion du futur du meilleur premier film pour Saint Omer.
