Carlos Saura, grand nom du cinéma espagnol et cinéaste de la musique
Le réalisateur de "Peppermint frappé", "Cria cuervos" ou "Carmen" est mort ce vendredi 10 février. C'était l'un des plus grands noms du cinéma espagnol de l'après-Guerre.

- Publié le 10-02-2023 à 18h07
- Mis à jour le 10-02-2023 à 18h34

"Junto a la estación hoy lloraré igual que un niño/Porque te vas/Porque te vas…" Si cette chanson de la chanteuse espagnole Jeannette est devenu un tube en Europe – première au top 50 français à l'été 1976 -, c'est qu'il s'agissait du thème du magnifique Cría cuervos, film le plus célèbre de Carlos Saura. Le cinéaste espagnol s'est éteint ce vendredi, entouré des siens à son domicile, a annoncé l'Académie espagnole du cinéma. Il avait 91 ans et près de cinquante films à son actif.

Né en 1932 à Huesca dans une famille libérale (sa mère était pianiste et son père avocat), l'enfant a été très marqué par la guerre d'Espagne. Après avoir grandi en zone républicaine, il est placé chez sa grand-mère à la fin de la guerre en zone nationaliste. Auprès de cette famille "de droite et très religieuse", il fera l'expérience de l'intolérance et de l'atrocité du régime franquiste. Cette expérience marquera tous les premiers films de celui qui sortit diplômé en réalisation à l'Institut de recherches et d'études cinématographiques de Madrid en 1957.
Observateur de la fin du franquisme
Dans Cria cuervos, porté par Géraldine Chaplin (sa compagne de l'époque), Carlos Saura livrait le délicat portrait d'une orpheline de dix ans vivant auprès d'une tante acariâtre, parfaite représentante de la bourgeoisie franquiste… Sans en avoir l'air, ce drame de l'enfance, inspiré de ses propres souvenirs, proposait une allégorie subtile de la dictature espagnole. Dès son premier film, Les Voyous en 1962, Saura aura en effet su défier la censure pour se faire l'observateur critique du régime.

C'était notamment le cas dans Peppermint frappé, déjà avec Géraldine Chaplin, qui lui valut l'Ours d'argent du meilleur réalisateur à la Berlinale en 1968. Et ce alors que, quelques mois plus tôt, Jean-Luc Godard était monté sur la scène pour en empêcher la projection lors du Festival de Cannes, finalement annulé suite aux Événements de mai…

Deux ans plus tôt, Saura avait déjà reçu l'Ours d'argent du meilleur réalisateur à Berlin pour La Chasse, qui traitait de la guerre civile. En 1981, il empochait l'Ours d'or pour Vivre vite !, où il proposait un portrait de la jeunesse espagnole avec comme toile de fond la Transition démocratique.

Le cinéaste de la musique
Film culte, récompensé du prix spécial du jury à Cannes et du César du meilleur film étranger, Cria cuervos n'avait pourtant pas laissé de souvenir particulier à Saura. "Pas vraiment. C'était un peu spécial, car c'étaient les derniers moments du franquisme…", nous confiait-il, dans un français à l'accent désarmant, en 2008, alors qu'il venait présenter à Bruxelles Fados, l'un de ses innombrables films consacrés à la musique.
La musique aura en effet été le deuxième amour du cinéaste, qui y est sans cesse revenu dans une série de documentaires : Flamenco en 1995, Tango en 1998 ou encore Don Giovanni, naissance d'un opéra en 2010. Mais aussi dans le très beau Carmen. Présentée en Compétition à Cannes en 1983, cette relecture en version flamenco de l'opéra de Bizet Carmen décrochera le César du meilleur film étranger l'année suivante.

Si Carlos Saura n'aura jamais cessé de travailler – son dernier film Las paredes hablan date de l'année dernière –, ses dernières œuvres n'étaient plus diffusées que de manière très confidentielles. Son dernier film sorti en Belgique est en effet le documentaire musical Flamenco, Flamenco en 2010. "Aujourd'hui, c'est plus difficile de faire des films, en Espagne, en France ou en Italie. Quand je faisais mes premiers films, que j'ai eu un prix à Berlin, c'était très facile pour moi. Mais, à partir d'un certain moment, c'est devenu plus compliqué. […] Je fais ces documentaires surtout car c'est plus facile pour moi, parce qu'il y a des producteurs que cela intéresse. Ce sont eux qui viennent me voir en me disant qu'ils veulent faire un film sur le tango ou le fado. Je dis oui parce que j'adore ça. Je travaille aussi sur d'autres films, mais ce sont des choses totalement différentes", nous avouait ce vieux monsieur distingué et charmant en 2008…
