Dickie, antihéros sans tabou, et bien de chez nous
Pieter De Poortere a créé un univers aussi cynique qu'irrévérencieux.

- Publié le 28-03-2023 à 17h07

Plus de vingt ans que ce petit bout d'homme tout en rondeur anime le quotidien de Pieter De Poortere, artiste gantois à l'imagination aussi débordante que corrosive.
"C'était à la fin de mes études à Saint-Luc", se souvient l'auteur, avec un large sourire. "À l'époque, je vivais encore chez mes parents qui étaient installés à la campagne. Je me suis inspiré d'un voisin agriculteur pour créer le personnage de Boerke, le petit fermier."
Le petit paysan, d'une apparente simplicité, a pris de l'assurance pour devenir Dickie, l'antihéros par excellence. "C'est un personnage qui ne comprend pas le monde dans lequel il vit. En plus, il est un peu timide. En fait, Dickie, c'est le loser universel", poursuit Pieter De Poortere, qui avoue : "Je me suis confectionné un document sur mon PC qui reprend tous les défauts de l'être humain. Quand je sèche un peu, je relis cette liste pour me donner des idées. Plus sérieusement, je pense que tout le monde peut s'identifier à Dickie, peut-être pas sur toutes ses mésaventures, enfin je l'espère, mais assez régulièrement."
Tout en rondeur et en bonhomie apparente, la créature de Pieter De Poortere a la capacité de transformer tout ce qu'il approche en catastrophe. "Avec Dickie, j'imagine toujours le pire, ce n'est pas nécessairement méchant. C'est naturel pour lui de faire des bêtises."
Dickie, un héros universel et muet
Ce personnage a vécu pas mal de péripéties agricoles à ses débuts. "C'était en pleine période de la vache folle", justifie l'auteur qui avoue aussi une passion pour l'école de Laethem-Saint-Martin et un peintre comme van de Woestijne, qui a multiplié les peintures sur des thématiques campagnardes. Puis il s'est peu à peu ouvert sur le monde et peut même désormais se balader dans toutes les époques, aborder tous les thèmes. "C'est devenu un personnage universel. Il peut endosser tous les rôles comme un grand acteur. Tout le monde l'accepte. Il peut devenir Léonard de Vinci, Al Capone, Staline ou Hitler. Le lecteur a compris que Dickie n'est pas le personnage mais un interprète."
Ce "visa universel" dont dispose Dickie permet à son auteur de ne jamais tomber à court de récits, de thèmes. "J'avoue que c'est plus facile pour moi de pouvoir le trimbaler dans le temps ou dans l'espace. Cela me permet aussi d'aborder des sujets qui me tiennent à cœur à un moment donné."
Une "facilité" qui contrebalance les contingences que s'est créées l'auteur pour qui une histoire doit tenir sur une page, avec une découpe "en gaufrier" très stricte, le tout sans le moindre mot. Car Dickie est une bande dessinée muette. "Ça peut surprendre, mais pour moi, c'est plus facile de créer une bande dessinée sans texte. Mettre des bulles dans une case, c'est vraiment très compliqué."

Pieter De Poortere s'est imposé une gymnastique qui tient souvent en douze cases parfaitement carrées. Un cadre strict qui est une des signatures de cet univers très particulier. "C'est peut-être aussi plus exigeant pour les lecteurs, parce que tout n'est pas dit, ni montré. Il faut donc qu'ils interprètent, qu'ils fassent jouer leur imagination. C'est aussi pour cette raison que j'essaie d'aller à l'essentiel. J'ai une gamme de couleurs et des décors très simples. Les personnages aussi sont simplifiés." Mais derrière cette apparente simplicité se cache un travail de titan pour synthétiser et donner vie à tout un univers en quelques coups de crayons, en quelques traits aiguisés. "Je ne m'y attendais pas forcément, mais j'ai découvert au fil du temps que ce n'est pas facile de faire du Dickie. Quand j'ai des stagiaires qui m'accompagnent, je me rends compte, et eux aussi, que c'est un univers qui m'est très personnel et que le monde de Dickie n'est pas nécessairement quelque chose d'aisé à reproduire."
Au fil des ans et des milliers de pages d'aventures, Dickie s'est construit une belle petite réputation, qui lui a permis d'avoir une présence permanente au Centre belge de la bande dessinée à Bruxelles, mais aussi de s'exporter sur plusieurs marchés internationaux et de bénéficier d'une animation. "Il sera bientôt en Chine", explique l'artiste, pas peu fier du parcours de son petit bonhomme qui est "désormais adapté en dessins animés. Il y aura bientôt 104 épisodes. Tout est fait ici, en Flandre. C'est un format court de deux minutes qui comprend chaque fois trois histoires réunies autour d'un même thème. C'est exigeant, il y a une vingtaine de personnages qui travaillent dessus, mais c'est aussi passionnant de voir évoluer mon personnage, de le voir prendre vie."
Une étiquette trop étriquée
Le côté corrosif, parfois "border line" de ses aventures le cantonne jusqu'ici sur Adult Swim, une chaîne spécialisée dans les dessins animés pour adultes. Mais Dickie s'est aussi ouvert les portes, en seconde partie de soirée, de la chaîne publique flamande. S'il est volontiers transgressif, Dickie ne mérite pas cette étiquette restrictive. "C'est de l'humour, ce n'est vraiment pas méchant", explique l'auteur présent une semaine sur deux dans le magazine Knack. "C'est une belle vitrine. C'est difficile aujourd'hui d'être dans la presse et je dois reconnaître que, même s'il n'est pas réservé aux adultes, Dickie n'a pas vraiment sa place dans le magazine Spirou."
Un univers hors normes. Un ovni qui mérite d'être découvert aussi côté francophone où, depuis une dizaine d'années, l'éditeur français Glénat a publié - sans grande publicité - une dizaine d'albums et deux encyclopédies.
-> À la Foire du livre: L'humour belge, existe-t-il une frontière comique ? Philippe Geluk et Pieter de Poortere en conversation. Le samedi 1er avril, à 15h, sur la scène Fahrenheit (Maison de la Poste).