La farouche liberté d'un créateur
Très belle biographie de François Englert, prix Nobel 2013, où on découvre le grand savant mais aussi l'homme.

- Publié le 29-03-2023 à 16h00

Cette superbe biographie de François Englert écrite par Danielle Losman avec le concours du Prix Nobel de physique 2013, reprend en titre la devise que François Englert s'est choisie : "Il n'est sagesse sans folie".
On y lira bien évidemment, les avancées scientifiques formidables dans lesquelles François Englert fut un acteur de premier plan. Jadis, chaque homme cultivé se devait de connaître autant l'art que l'état de la science de son époque. Depuis un siècle, cette symétrie s'est hélas rompue. On peut se dire aujourd'hui "cultivé" et ne rien connaître de l'inflation primordiale de notre univers ou du mystère que deux théories aussi puissantes que la mécanique quantique et la relativité générale ne sont pas compatibles partout. Ce livre est donc une belle occasion de renouer avec ce que la science dit de notre univers.
Mais cette biographie est surtout le récit captivant, souvent très émouvant, nourri d'une foule d'anecdotes incroyables, de la vie d'un homme libre, qui fut un enfant caché durant la guerre, traumatisé par les drames de son enfance et qui décida à 14 ans, dit-il, de n'avancer qu'en suivant son inspiration, en glanant où bon lui semblait les connaissances auxquelles il aspirait, se gorgeant de lectures, de musique, d'études, en quête de réponses à ses questionnements tous azimuts.
On tient là une première explication possible à la créativité d'un artiste ou d'un scientifique. Une découverte, comme une œuvre d'art importante, n'est pas le résultat d'une déduction logique, elle surgit brusquement au hasard de liens trouvés, parfois même de rêves, avant d'être ensuite travaillée par une intelligence ou un talent exceptionnels.
Ce n'est qu'à l'occasion de son prix Nobel il y a juste dix ans, que François Englert s'est résolu à révéler son passé d'enfant caché.
Faux Spoutnik
La vie de François Englert est tout autant nourrie d'amitiés indéfectibles et enthousiastes. La plus belle et la plus forte fut pour Robert Brout qui eut dû recevoir le Nobel avec lui si la maladie ne l'avait pas emporté peu avant. La plus décisive fut sans doute son mariage avec son épouse Mira.
Si François Englert - délibérément - n'a jamais cherché à faire école, il fut toute sa vie un professeur et un chercheur éminemment fraternel.
François Englert, avant d'atterrir dans ses équations, aime réciter Baudelaire, jouer Chopin au piano. Jeune, il fut chahuteur, tâta du théâtre comme de la marijuana. À l'université, hyperbrillant, il fut aussi du canular stupéfiant du faux Spoutnik, comme il participa à la contestation de Mai 68.
François Englert est un rebelle dans l'âme. Couronné du prix Francqui en 1982, il ne manqua pas de dénoncer devant le Roi sa "crainte de voir son pays dépasser un point de non-retour vers un sous-développement scientifique durable."
À côté de celui de l'émergence d'une idée neuve, le second mystère Englert que cette biographie éclaire très bien est la formidable certitude du chercheur. Il est inouï que ce soit déjà en juin 1964 que François Englert et Robert Brout envoyaient aux Physical Review Letters, l'article qui conduira 50 ans plus tard au prix Nobel. En étendant au niveau nucléaire et subnucléaire l'intelligibilité du monde, leur article constituait une étape décisive dans notre connaissance de l'univers sur le chemin tracé par Galilée, Newton, Maxwell et Einstein.
Le traumatisme
Pendant un demi-siècle pourtant, aucune preuve expérimentale ne venait étayer leur idée, mais jamais ils n'ont douté. L'un comme l'autre se sont lancés dans bien d'autres études fondamentales passionnantes, et détaillées dans ce livre, mais sans que rien ne vienne ébranler leur certitude que ce boson de Brout-Englert-Higgs était bien ce chaînon manquant dans notre explication de l'univers.
À quoi tient cette assurance ? Dans sa biographie, Danielle Losman renvoie à ce passé de François Englert durant la guerre, à ce traumatisme d'un enfant juif qui trouva son équilibre et sa joie, dans la recherche scientifique. François Englert a toujours été un homme inquiet devant le risque perpétuel d'un retour de la barbarie - et l'actualité lui donne raison -, mais il est aussi un homme à l'humour volontiers ravageur tout en étant plein de tendresse pour les gens qu'il apprécie.
Ce livre se lit comme un roman vrai et se termine par les dernières réflexions vertigineuses de François Englert. Il suggère qu'il faudrait peut-être construire une mécanique quantique non plus probabiliste mais déterministe. Philosophiquement tout serait différent comme le disait déjà Spinoza : l'univers, y compris l'homme dans ses actions, serait déterministe.
--> ★ ★ ★ ★ Danielle Losman | Il n'est sagesse sans folie | Biographie | Éditions de l'Académie royale, 308 pp. Prix 25 €, version numérique 4 €
À la Foire du livre : "Du rebelle au Nobel", rencontre avec François Englert, le dimanche 2 avril à 15h, Place de l'Europe (Shed 2).