"Le silence des autres est peut-être encore pire"
La perte d'un enfant avant terme et la force de la sororité forgent "Après Céleste".

- Publié le 31-03-2023 à 09h00

Pour la littérature québécoise, il n'est pas toujours aisé de franchir l'Atlantique. Si quelques éditeurs particulièrement entreprenants et déterminés parviennent à diffuser leurs livres en Europe (malgré les coûts d'exportation), certains auteurs se font connaître chez nous en étant réédités par une maison française. C'est le cas de Maude Nepveu-Villeneuve (Montréal, 1985), dont le troisième roman, Après Céleste, vient de paraître au Bruit du monde, deux ans après sa sortie aux éditions de Ta Mère. Être publiée en France, c'est pour la jeune auteure "réaliser un rêve d'ancienne étudiante en littérature. Cela reste assez impressionnant d'arriver en Europe… Mon idole, Réjean Ducharme, était un auteur québécois qui avait été publié à Paris après avoir été refusé partout au Québec", se souvient-elle.
Cocon
"Je voulais juste partir au plus vite, m'en aller, me sauver, ne plus voir les morceaux de ma vie." Ainsi parle Dolores, la narratrice d'Après Céleste, terrassée par le désarroi après avoir une nouvelle fois perdu un bébé avant terme. Pour tenter d'apaiser son indicible souffrance, elle quitte son appartement de Montréal et son compagnon pour revenir à Moreau, le petit village du nord du Québec où elle a grandi. Elle y retrouve le cocon de sa chambre d'enfant, des souvenirs heureux et d'autres amers, mais aussi Mme Labelle, la voisine qui s'occupait parfois d'elle autrefois. La jambe plâtrée, la vieille dame accepte volontiers un peu de compagnie et d'aide. Mais Dolores fait aussi la connaissance d'Olivia, la fillette de la maison d'en face, avec laquelle un lien inattendu va se nouer.

"Le silence des autres est peut-être encore pire que la perte", écrit Maude Nepveu-Villeneuve, qui explique : "J'ai moi-même vécu une fausse couche et j'ai découvert à ce moment-là le nombre de femmes qui, autour de moi, avaient connu quelque chose de similaire sans en avoir parlé. Moi, je l'ai raconté, à l'époque, un peu pour briser le tabou. Puis je me suis dit que je devais faire quelque chose de ces deuils-là, en témoigner dans un livre." Pour autant, ainsi que l'exprime Dolores, il y a chez elle la peur que Céleste "disparaisse une seconde fois dans les mots". "La question de la mise en récit de la mémoire me préoccupe beaucoup", explique Maude Nepveu-Villeneuve. "J'ai l'impression que lorsqu'on met en récit la mémoire, on en perd des morceaux, parce que le souvenir devient le souvenir du récit qu'on en a réalisé, et tout ce qu'on n'a pas intégré dans le récit finit par disparaître. La crainte de ma narratrice est de rester prisonnière des mots, et de ne plus arriver à se rappeler les images, les sensations, tout ce qui vient autour et demeure indicible."
Sororité
"La solidarité des femmes n'est jamais frivole, elle est toujours politique." Ces mots de Pauline Harmange placés dans les remerciements sont un des fondements d'Après Céleste. Une toile s'y tisse entre trois personnages qui partagent une proximité à la fois géographique et fondée sur de communes expériences de vie. Il est ainsi question d'une "sororité invisible dont les membres se reconnaissent entre elles sans pourtant se connaître".
Également autrice de livres jeunesse, Maude Nepveu-Villeneuve reconnaît qu'elle doit à cette expérience-là "de s'être autorisée à aller vers le réalisme magique. Dans Simone sous les ronces, l'anxiété de la petite fille s'incarne par des ronces dans son ventre. Je me suis donc donné le droit de prendre cette direction aussi chez les adultes". C'est ainsi qu'une forêt surgit derrière une porte de la maison où séjourne Dolores. Le surgissement de la nature de même que l'apparition d'un oiseau blessé dont il faut prendre soin sont autant d'agents réparateurs.
"Ma part d'imaginaire est assez grande", reconnaît la romancière. "Ce que j'écris n'est jamais autobiographique sauf en ce qui concerne les émotions : je mélange donc des émotions réelles et des péripéties inventées. Et les lieux dans lesquels se passent mes romans sont toujours inventés. On dirait que j'ai du mal à les camper dans des lieux que je connais, comme si cela me fermait des portes. Les lieux imaginaires me donnent plus de liberté."
-> À la Foire du livre : "Vivre avec nos morts", avec Amandine Dhée, Alain Farah et Maude Nepveu-Villeneuve, samedi 1er avril à 14h, scène Malpertuis.
-> Maude Nepveu-Villeneuve | Après Céleste | roman | Le Bruit du monde | 148 pp., 18 €, version numérique 14 €
EXTRAIT
"Elle était la troisième, mais elle était la seule à avoir un visage. Les deux premiers sont venus et repartis comme des vagues, nous avons à peine eu le temps de les savoir exister, de tendre la main pour les toucher qu'ils n'étaient plus là. Elle, c'était différent. On avait cru qu'elle allait rester."