Franz Schubert en ligne droite à Flagey
À Flagey, le pianiste Paul Lewis poursuit un cycle de sonates.
- Publié le 23-11-2023 à 19h08

Un pianiste qui consacre un concert entièrement à Schubert ne peut être foncièrement mauvais. Et même probablement excellent. Alors, on imagine : un pianiste qui consacre trois concerts entièrement à Schubert, cela devrait être un Nirvana garanti.
Résidence
Après avoir amplement servi Beethoven (ses enregistrements des 32 sonates et des 5 concertos pour Harmonia Mundi font référence), Paul Lewis, fraîchement quinquagénaire, s'est lancé dans un parcours schubertien. Au disque à nouveau - les trois grandes sonates posthumes D. 958 à 960, les cycles de mélodies (La Belle Meunière et Le voyage d'hiver) avec l'excellent Mark Padmore, ou encore les grandes œuvres de musique de chambre comme, notamment, La Truite -, mais aussi au concert. Mercredi, il était de retour à Flagey, où il est en résidence cette année, pour une troisième soirée de sonates, et le Studio 4 était comble. L'Anglais n'a plus la foisonnante chevelure bouclée alla Rattle de ses portraits officiels, mais il a gardé ce qu'il faut d'excentricité discrète et élégante avec une chemise noire rehaussée de gros ronds noirs, ourlée çà et là d'un fin liséré rouge.
L'arrivée dans la salle est franche et décidée. Lewis avale les quelques marches qui le séparent du piano, s'y assied en prenant à peine le temps de répondre aux saluts qui l'accueillent et attaque d'emblée l'Allegro non troppo de la sonate en la mineur D. 537. L'entrée dans l'œuvre est à l'image de l'entrée sur scène - directe et sans afféterie - et la suite le sera tout autant : le pianiste se fixe un cap et s'y tient, prend à peine le temps de respirer (ou de laisser tousser la salle ?) entre les mouvements et assène l'enchaînement allegro/allegretto/allegro comme une démonstration. Thèse, hypothèse, synthèse.
Musarder
Il n'en ira pas autrement pour la deuxième œuvre au programme, la sonate en si majeur D. 575. Pourtant, ces Schubert de jeunesse (les deux œuvres datent de 1817, le compositeur les compose à vingt ans) gardent une fraîcheur bucolique : entre deux mesures, l'espace d'un silence, il y a la possibilité de respirer, de laisser traîner des doutes, d'ouvrir des portes vers d'autres mondes. Rien de tel pour Lewis : le jeu est clair, fluide, élégant, hédoniste même, mais rigoureusement cartésien. Pas question de musarder.
Tout entière dédiée à une sonate de la maturité - D. 894 en la majeur, sa dix-huitième et la dernière publiée de son vivant -, la deuxième partie du concert laissera un tout autre ressenti. En 1826, même s'il ne sait pas encore que la maladie qui le frappe déjà l'emportera deux ans plus tard, Schubert est devenu plus grave. Il n'est plus temps de s'attarder en route, la mort n'est jamais loin. La sonate s'ouvre avec un Molto moderato plus lent, que Lewis énonce sur le ton de la confidence dans un silence parfait. Et soudain, sa méthode se fait presque vertu : dans ces pages où le pathos peut vite prendre le pouvoir, aller droit au but sans souligner le drame est une forme de pudeur qu'on peut apprécier.