"Les pays européens qui paraissent les plus civilisés sont ceux qui ont commis le plus d'atrocités, comme la France ou la Belgique"
Avec "Portrait huaco", l'écrivaine d'origine péruvienne Gabriela Wiener part, entre autres, sur les traces de la colonisation européenne incarnée par Charles Wiener, son "aïeul" chargé de mission au Pérou et en Bolivie.

- Publié le 05-04-2024 à 13h36

Cela fait longtemps que Gabriela Wiener portait en elle le désir d'écrire sur son aïeul Charles Wiener (1851-1913), qui serait son arrière-arrière-grand-père. Avec Huaco retrato (Portrait huaco, traduit en français chez Métailié en 2023, Arts Libre 3/1/2024), l'écrivaine péruvienne de 48 ans a réalisé son souhait. "Je trouvais notre lien risible, commente-t-elle. Le fait que moi, avec ce visage indien, je sois une descendante de cet homme au nom autrichien qui, dans son livre, Voyage au Pérou et en Bolivie, a écrit sur les Indiens avec un tel mépris !"
Si elle a attendu l'aube des années 2020 pour se décider à coucher sur papier cette histoire, c'est parce que ce livre relève d'un assemblage. "Je ne pars jamais d'une page blanche. Dans le cas présent, je me suis inspirée de trois projets que j'avais laissés de côté : celui sur mon ancêtre, celui sur l'infidélité de mon père et celui sur ma vie polyamoureuse", détaille celle qui s'est aussi inspirée de son expérience en tant que "migrante d'une ancienne colonie espagnole faisant partie d'une diaspora ayant conscience de la 'colonialité' qui imprègne encore tout".
Gabriela Wiener a l'engagement instillé au corps - jusqu'au radicalisme. Quand elle a choisi de travailler comme journaliste et écrivain, elle considère qu'elle n'aurait pas pu le faire dans son pays d'origine, le Pérou, "sans se sentir exploitée, précaire ou sans avoir l'impression de travailler pour l'ennemi. Je suis allée en Espagne pour suivre un master, mais je ne voulais pas être universitaire, sinon je serais allée aux États-Unis, explique-t-elle avant de préciser, "j'écris contre le racisme, le colonialisme, sur le désir, la gauche, la maternité et l'amour." Tous sujets qu'on retrouve dans Portrait huaco.
Restitution des œuvres
Un livre qu'elle entame en décrivant le trouble qu'elle ressent, au Musée des civilisations et des arts premiers du quai Branly à Paris, quand son propre reflet se mêle aux statuettes qui lui ressemblent tant. Que pense Gabriela Wiener de ce genre de musée? "Ce sont des espaces où une sorte de gaslighting ("manipulation") s'est fait sur la réflexion sur le colonialisme alors que ce qui est sous-jacent est un ethnocide pur et dur, le démantèlement culturel des peuples autochtones. Les musées ont été utilisés et le patrimoine de ces territoires pillés s'exhibe comme une partie du trésor impérial de la conquête sans aucun commentaire ou appareil critique."
Quant aux pièces qu'ils contiennent devraient-elles être rendues aux peuples à qui elles appartiennent ? "Oui, bien sûr, mais cela prendrait une éternité. Les pays européens qui paraissent les plus civilisés et cultivés sont ceux qui ont commis le plus d'atrocités, comme la France ou la Belgique."
"Personne n'a jamais traité Charles Wiener de 'huaquero', il n'y a que moi", précise Gabriela Wiener qui n'a jamais pensé à changer son nom de famille alors qu'on la questionne régulièrement sur celui-ci : "Écrire des livres pour le remettre en question", lui suffit nous dit-elle.
Huaco, huaquero
"Le huaquero est celui qui pille, vole les huacos, les trésors indigènes. Tout au long du livre, il y a une identification constante entre le huaco et la protagoniste pour faire ressortir que l'autre, au XIXe siècle, était perçu comme subalterne. Et c'est toujours d'actualité. Cet autre qui était le sauvage, le cannibale, le monstre." Dans son ouvrage, Gabriela Wiener rappelle que la Belgique abrita en 1958 un zoo humain ! "Je pense que Portrait huaco met en scène différents niveaux de déshumanisation. Le plus extrême étant sans doute ces zoos. Mais perdure toujours, aujourd'hui, ce paternalisme envers les femmes sud-américaines qui nettoient les maisons européennes et s'occupent des vieilles personnes".
Outre la restitution des œuvres, Gabriela Wiener souscrit aussi au fait, quand on lui suggère, que, dans l'intervalle, "les collections soient contextualisées et commentées par les descendants des territoires pillés. Le travail de la Péruvienne Sandra Gamarra (première artiste sud-américaine choisie pour représenter l'Espagne à la Biennale de Venise, NdlR) va dans ce sens qui remet en question l'idée même du musée."
Gabriela Wiener a mis sur son profil WhatsApp : "Muero et vivo de escribir". Explications de l'intéressée : "Parce que l'écriture donne un sens à ma vie, mais qu'elle me tue à petit feu, aussi."
RENDEZ-VOUS
Regards croisés sur la vieille Europe. Gabriela Wiener et Akos Verboczy (auteur de La maison de mon père) parleront de leur quête à la fois familiale et identitaire. Samedi 6 avril 13h, place de l'Europe.