François Bégaudeau : "Il y a plus de transversalité sociale dans l'acte sexuel qu'il y en a dans les couples au long cours"
L'auteur français préface en notre compagnie le thème de cette 53e édition de la Foire du livre : "À nos amours".
- Publié le 06-04-2024 à 12h12

Le thème choisi par la Foire du livre, cette année, c'est "À nos amours". Vaste sujet. Un prétexte opportun pour parler avec François Bégaudeau, dont le livre L'amour a été publié aux éditions Verticales en août dernier. Ancien chanteur punk du groupe Zabriskie Point et professeur (on se souvient d' Entre les murs ), critique littéraire et de cinéma, scénariste, essayiste et romancier, le Nantais raconte, dans un texte épuré, 50 ans d'un couple ordinaire.
Comment est née l'idée de raconter, dans un format court, 96 pages, la vie de ce couple sur cinq décennies ? Est-ce un moyen de rendre hommage aux amours d'un autre temps, celui de vos grands-parents, ou de vos parents ?
Depuis sa sortie, il a souvent été dit que ce livre rendait hommage à la façon dont les couples d'époques antérieures vivaient. C'est vrai qu'on restait plus longtemps à deux dans les années 60-70-80, mais je pense qu'il y a encore pas mal de gens qui passent beaucoup de temps ensemble. J'en connais autour de moi qui sont en couple depuis 50 ans. Je ne me suis pas simplement inspiré de grands-parents, de parents, d'oncles ou de tantes, je me suis aussi inspiré de couples qui ont à peu près mon âge, voire plus jeunes parfois.

Pourquoi avoir choisi d'intituler ce roman "L'amour" ?
Parce que la vie du couple que je racontais n'était peut-être pas aussi évidemment heureuse que d'autres couples, qui se manifestent beaucoup d'amour. Comme j'avais affaire à des gens assez pudiques, il fallait que j'écrive l'amour quelque part et donc j'ai choisi ce titre. D'habitude, je fais des titres énigmatiques ou en tout cas qui ne révèlent pas grand-chose. J'ai choisi l'excès inverse, un mot très imposant. C'est parce que le livre était très pudique et très prosaïque que je me suis permis cette sorte de poussée de lyrisme. Je trouvais intéressant de prendre ces gens très ordinaires et de les associer à ce mot. C'est ce montage-là qui m'intéresse.
Cette quasi-absence de rhétorique amoureuse, était-ce par peur aussi de tomber dans le mélo ?
J'avais l'impression d'avoir affaire à des personnages qui ne sont pas très coutumiers de ce genre de lexique, de registre de langue. Par pudeur, par le fait de l'habitude aussi. Un moment, quand on partage 20-30 ans ensemble, on ne passe plus sa vie à écrire des lettres d'amour enflammées. Ce qui m'intéressait, c'était la durée, je pense que les deux ne vont pas très bien ensemble. Et puis, moi, de manière générale, je ne suis pas très porté sur la surexpression des sentiments. Mon truc, c'est de faire passer les sentiments par des gestes, des objets, des effets narratifs. Dans le réel des choses plutôt que dans les mots.
Vous êtes né et avez passé vos étés en Vendée. Parler de ce couple vous permet aussi d'analyser sociologiquement la France des petites villes ?
C'est la France rurale. Ils habitent un petit bourg. Ce sont des gens des classes populaires, ce qui n'est pas évident, car il y a aussi des ruraux riches. Eux, ils vont prendre un petit ascenseur social, quand même, mais j'aime bien les classes populaires en général. Je me sens plutôt à l'aise quand je raconte des histoires de personnages issus de ces classes. J'aimais bien l'idée que, souvent, en amour, on fait ce qu'on peut, on se débrouille comme on peut avec ce qu'on a. Je pense que les classes populaires, c'est un peu ce qui les définit aussi. Elles font ce qu'elles peuvent avec ce qu'elles ont. Il y a un côté système D, de la débrouillardise, qu'on retrouvera dans la façon dont Jeanne et Jacques mènent leur amour.
Dans un précédent ouvrage, "En guerre", vous aviez choisi de décrire une relation exogame et extraconjugale. Entre une femme en couple en CDD chez Amazon et un jeune haut-fonctionnaire célibataire. Quel était le but et qu'est-ce que cette liaison pouvait nous dire de l'époque ?
Ce n'était pas le même registre. Il y a une certaine fièvre entre les deux personnages. C'est sexuel, d'abord; amoureux, là, il faut voir. Moi je ne pense pas. Ils aiment se retrouver, ça leur fait du bien l'un à l'autre. Ce sont des amants, mais à aucun moment ils ne considèrent qu'ils pourraient aller au-delà tous les deux et aussi par empêchement sociologique… Romain ne peut jamais intérioriser le fait qu'il pourra passer plus de temps avec Louisa. Elle-même, peut-être, n'arrive pas à se projeter, comme on dit, à vivre sa vie avec un petit-bourgeois comme lui. Ils ont métabolisé les écarts de classe qui sont quand même très importants dans la vie amoureuse et sexuelle. Il y a plus de transversalité sociale dans l'acte sexuel qu'il y en a dans les couples au long cours. Le mariage devient pratiquement une affaire sociale. Dans le sexe, je pense que ça peut exister, mais il y a quand même un moment où la société reprend ses droits.
Car ils ne se rencontrent d'ailleurs finalement que par le biais d'un accident…
Cela me passionne toujours beaucoup d'incarner les classes sociales par le biais des trajectoires dans une ville. Il est très intéressant pour chacun de s'interroger sur ces trajectoires. Les rues qu'on occupe, celles par lesquelles on passe, les lieux qu'on fréquente, où habitent nos amis, où on sort ? Vous pouvez prendre une personne appartenant à une autre classe sociale que vous, elle habite la même ville, mais elle n'est jamais dans la même trajectoire. La probabilité statistique pour que Romain et Louisa se croisent est faible. Pour qu'ils se rencontrent, il faut qu'il y ait un accident, quelque chose qui déraille.
Dans "La blessure, la vraie", vous avez évoqué les amours et les premiers émois adolescents le temps d'un été 86. Cela vous intéresserait-il de travailler sur le même sujet quasiment 40 ans après ?
Mon livre est inspiré de certains étés que j'ai pu passer quand j'étais ado en Vendée. On avait gardé un pied là-bas avec mes parents. Classiquement, c'était un roman d'adolescence avec une question obsessionnelle d'un jeune, celle de vite coucher avec des filles, sortir avec elles, se prouver qu'on est capable de le faire et puis résoudre cette espèce de problème qui pèse un peu : je suis puceau, ce n'est pas bien, allez, comme ça ce sera fait. Quant à savoir ce qu'il en est maintenant de la sexualité des jeunes et des ados, je n'en sais strictement rien. Je n'en croise pas tant que ça, je n'ai pas d'enfants, donc je n'ai pas d'éléments. J'ai un vague projet, un jour, d'aller regarder du côté des vingtenaires. Ils m'intéressent beaucoup et notamment les très sceptiques sur notre société organisée autour de la production, du profit, de la dévastation écologique. Il y a quelque chose qui est train d'émerger. C'est toujours intéressant pour quelqu'un de 50 ans d'aller du côté des vingtenaires. Il y a toujours quelque chose à en tirer. D'autant qu'ils se sont pris pas mal de traumatismes dans la figure en peu de temps, notamment le Covid. Ce genre d'événement déplace la pensée et là où se déplace la pensée, il se passe des choses intéressantes.
Cinq romans d'amour conseillés par François Bégaudeau
"Le Lys dans la vallée" (Balzac)
"Y a-t-il des grands romanciers qui ne soient pas de grands psychologues ? Ici, Balzac est extrêmement habile à décrire les émois intérieurs des deux amants impossibles, non sans une certaine ironie souterraine qui augure Flaubert. Ça suinte de désir, et le désir ne peut pas se dire. Un genre de tension dont le lecteur que je suis ne se lassera jamais."
"Un amour de Swann" (Proust)
"La généalogie d'un jaloux. Qui est peut-être la généalogie de l'amour. Swann tombe-t-il amoureux d'Odette, ou s'emballe-t-il par orgueil pour celle qu'il méprisait à partir du moment où elle lui échappe ? Cent ans plus tard, la question reste ouverte, et elle résiste à toutes les relectures."
"Les palmiers sauvages" (William Faulkner)
"Souvenir flou, car lecture ancienne, mais souvenir précis d'un grand emballement à la lecture de ce récit à la fois lyrique et cru, comme tout Faulkner. Une histoire d'amour en situation. Les deux protagonistes emportés dans une aventure folle s'éprennent l'un de l'autre dans le fil même de leurs gestes de survie. Mais peut-être que l'amour c'est toujours ça : un soutien mutuel dans l'adversité."
"Nous trois" (Jean Echenoz)
"On est en 1995, je ne connais pas Echenoz, j'ouvre celui-ci au hasard, je trouve que les premières pages se traînent, et puis soudain un tremblement de terre. Eux, c'est dans l'espace qu'ils s'aimeront. Ils seront deux. Ou trois."
"La Grande Beune"(Pierre Michon)
"Le sujet, ici, n'est pas l'amour. Mais le désir. Le désir, mental et trivial, d'un jeune instituteur pour une buraliste de campagne. Et l'hystérie fantasmatique qui s'ensuit. Ici, la logique du fantasme et la logique de l'écriture sont une seule et même chose."
Rendez-vous
L'amour, le vrai . En compagnie de Régis Penalva, directeur de la Comédie du Livre, François Bégaudeau viendra à la Foire parler de son dernier ouvrage.
Samedi 6 avril, 14h, Scène Kiosque
