Paris 2024: la revanche de Simone Biles
La gymnaste américaine a ébloui le public parisien dès ses premières apparitions dans les qualifications. Trois ans après Tokyo, elle a retrouvé son équilibre et sa rage de vaincre.

- Publié le 28-07-2024 à 19h17

C'est un tout petit bout de femme d'un mètre quarante-deux. La première fois qu'il l'a vue sortir de son 4X4, son mari, le joueur de football américain Jonathan Owens, jure qu'il s'est même demandé comment on pouvait être aussi petite. Pourtant, Simone Biles est l'une des plus grandes gymnastes américaines. La plus médaillée aussi. Rien qu'aux J.O. de Rio, en 2016, elle remporte quatre fois l'or et une fois le bronze. Le monde est à ses pieds, et l'Associated Press la sacre Athlète de l'Année 2016. Elle n'a, alors, que 19 ans.
Son visage est partout, des Unes de magazines jusqu'aux affiches publicitaires. Simone vit sur un nuage, elle se donne sans compter, travaille comme une forcenée pour rester au top. Les récompenses s'accumulent, des championnats des États-Unis aux Mondiaux de Doha : rien ne semble lui résister.
En 2021, quand elle s'envole pour Tokyo, qui seront ses deuxièmes olympiades, le monde entier a le regard braqué sur elle. Car Simone est la star parmi les stars. C'est simple : on ne se demande pas si elle va remporter l'or mais combien de médailles elle va engranger. Sauf qu'au saut de cheval, elle est victime d'une "perte de figure". Comprenez qu'elle perd ses repères durant son enchaînement, comme si son corps voulait une chose et son cerveau une autre. Elle se réceptionne maladroitement et quitte le tapis déboussolée et furieuse contre elle-même. Mais sa décision est prise : elle abandonne. Le visage des J.O. de Tokyo se retire de la compétition et cette décision fait l'effet d'une bombe.
C'est avec ces images que s'ouvre Le nouvel essor de Simone Biles, le documentaire en deux parties que Netflix consacre à la championne. Deux fois cinquante-deux minutes (et deux autres à venir à l'automne) pour mieux faire connaissance avec la gymnaste et entendre les mots pas toujours tendres qu'elle adresse à la fédération sportive américaine de gymnastique, qui a longtemps joué avec la santé physique et mentale de ses athlètes.
"Je n'aurais jamais pensé que je pourrais concourir à nouveau après les J.O. de Tokyo", confie Simone. "Il me fallait combattre mes démons." Et, un peu plus loin, elle ajoute : "Vous pourrez écrire mon nom dans l'histoire". Car, oui, à force de travail, de séances de psychothérapie, à force de résilience et aussi grâce au soutien et à l'amour de Jonathan, qu'elle a épousé en mai 2023, elle est de retour. Et à 27 ans, elle n'a rien perdu de sa niaque ni de son envie de repousser les limites, lors des J.O. de Paris, comme elle l'a prouvé dès les premières épreuves de sélection.
Des grands-parents devenus parents
Si le documentaire s'attarde longuement sur les raisons qui ont provoqué chez la sportive dépression et burn-out, il faut attendre la fin du second épisode pour en savoir un peu plus sur le passé de la jeune femme, qui n'est d'ailleurs évoqué que de manière sommaire.
Simone Biles naît à Columbus, dans l'Ohio, le 14 mars 1997. Ses parents, Shanon Biles et Kelvin Clemons, ne sont pas véritablement des modèles et il n'est pas rare de voir les trois aînés des enfants du couple traîner seuls dans la rue. La petite dernière, Adria, n'a que quelques semaines lorsqu'un voisin appelle les services sociaux. Cette fois, c'en est trop, il faut faire quelque chose pour ces mioches. "Nous avons vécu entre six et neuf mois en famille d'accueil", glisse Simone dans le documentaire, après que leur mère, toxicomane, a perdu son droit de garde. Dévasté par la situation, le père de Shanon, Ron Biles, embarque les quatre petits chez lui, au Texas. Simone et Adria vont y grandir. Les deux autres partiront s'installer chez une tante, dans l'Ohio. "Je n'oublie jamais d'où je viens. Quand vous commencez votre vie en foyer d'accueil, les chances sont contre vous", souligne encore la gymnaste.
Rapidement, Ron et sa nouvelle épouse, Nellie, deviennent les "parents" de Simone qui les appelle papa et maman. Ils seront toujours à ses côtés, dès ses premières compétitions. C'est, du reste, dans leur jardin, sur le trampoline, que la fillette fait ses premières acrobaties.
La remuante gamine a six ans quand elle intègre un club de gymnastique à Houston. Si ses professeurs ont rapidement décelé ses prédispositions, dans la famille, on y voit surtout une manière pour la petite d'extérioriser une énergie débordante. Elle progresse à une vitesse vertigineuse, douée d'une capacité d'apprentissage par mimétisme qui laisse ses entraîneurs sans voix.
À 11 ans à peine, elle s'entraîne intensément, entre 20 et 30 heures par semaine. Elle multiplie les concours, où son petit gabarit est remarqué, de même que son aisance au sol et aux agrès. Ce qui lui vaut de participer, en 2011, au camp de perfectionnement de Martha Karolyi. Cette ancienne gymnaste roumaine y gère d'une main de fer les entraînements des futures stars de la discipline. Là, on ne se plaint pas, on obéit et on va au bout de soi-même. C'est là aussi, hélas !, qu'un sinistre personnage, le Docteur Nassar, repère ses jeunes proies et se livre sur elles à des abus sexuels. Arrêté et condamné à un total de 140 années de prison, Larry Nassar aura, sur Simone et sur ses jeunes condisciples, un incontestable impact.
Anvers 2013: la révélation
Il leur faudra du temps, pourtant, avant de pouvoir en parler. En attendant, Mademoiselle Biles poursuit son petit bonhomme de chemin sur la route du succès. Elle est sélectionnée en équipe nationale américaine, prête pour les J.O. de Londres, en 2012 mais puisqu'elle n'a pas l'âge requis de 16 ans, elle devra se contenter de les regarder à la télévision.
C'est à Anvers, en 2013, qu'elle participe à ses premiers championnats du monde. Avec deux médailles d'or du concours général et au sol, une médaille d'argent au saut et une de bronze à la poutre, elle est l'athlète la plus médaillée des championnats. C'est là, également, qu'elle a introduit aux yeux du monde un mouvement révolutionnaire au sol : le Biles, un double saut périlleux arrière jambes tendues en ajoutant une demi-vrille et qui fait désormais partie de l'histoire de la gymnastique.

En 2014 à Nanning, en Chine, elle récolte quatre fois l'or. Idem l'année suivante, à Glasgow. Rio l'accueille en véritable star, ce qu'elle est devenue en l'espace de quelques années. Sa moisson de médailles, on l'a dit, y est impressionnante mais, comme après chaque grande compétition, Simone ressent, en rentrant chez elle, une "petite dépression". Elle s'offre alors une année sabbatique et en profite pour participer à la version américaine de "Danse avec les stars". Elle et son partenaire, le danseur Sasha Farber, terminent deuxièmes.
De retour aux "affaires", son insatiable soif de succès se manifeste à nouveau lors des Championnats du monde 2019 à Stuttgart, où elle remporte cinq médailles d'or, dont celle du concours général. Cette fois, elle épate les juges en tentant un nouveau mouvement, le Biles II, soit un double salto arrière groupé avec une triple vrille. Cinq mouvements de gymnastique distincts, au sol, à la poutre et au saut, portent dorénavant son nom.
Au sommet de son art et de sa gloire, Simone Biles est donc prête à en découdre aux J.O. de Tokyo, programmé pour 2020 mais qui, pour cause de COVID, se dérouleront un an plus tard. Pour la première fois, sa famille n'est pas du voyage, mesures sanitaires obligent. Dans les gradins, le public est absent. Dès l'entraînement, elle sent que quelque chose ne va pas. Simone est gênée par les lumières, trop fortes. Quand elle s'élance pour son saut de cheval, elle n'est pas sûre d'elle. Le résultat, sans être désastreux, n'est clairement pas à la hauteur. Surtout, elle s'est fait peur, très peur. "Si j'avais pu m'enfuir de ce stade, je l'aurais fait", dit-elle. Moins de vingt-quatre heures plus tard, elle s'adresse à ses fans, sur les réseaux sociaux. Elle dit ses peurs, son blocage psychologique. Elle joue la carte de la sincérité mais se fait étriller par les critiques, dans les médias et sur les réseaux.

On lui reproche, principalement, d'avoir "abandonné" son équipe en pleine compétition. Les mots sont durs et même si elle parvient à se blinder, Simone est touchée. Sa décision de privilégier son bien-être mental aura néanmoins une vertu : elle déclenche des discussions indispensables sur l'immense pression que subissent les athlètes, ainsi que sur les problèmes de santé mentale auxquels ils sont confrontés. Dans une interview accordée à olympics.com, en 2023, elle précise : "Je fais plus d'efforts pour prendre soin de mon esprit et de mon corps, ce qui inclut une séance thérapeutique une fois par semaine. Mes jeudis sont consacrés à la thérapie, un moment pour moi."
Pendant près de deux ans, Simone se reconstruit. Quand elle revient à la salle de gym, elle a l'impression de repartir de zéro. Si elle est parvenue à reconstruire sa confiance en elle, l'envie de comprendre ce qui lui est arrivé est toujours là, tout comme la peur que cela recommence.
Ce n'est qu'en janvier 2023 qu'elle s'y remet sérieusement. "J'ai voulu arrêter au mois 500 000 fois", sourit-elle aujourd'hui. Elle aurait eu tort : dix ans après s'être révélée à Anvers, elle a retrouvé notre plat pays en septembre dernier. Elle remporte l'or de la finale par équipe ainsi que celle du concours général.
À Paris, Simone Biles est l'athlète la plus âgée à concourir dans sa discipline sportive – la gymnastique artistique – depuis 72 ans. Et si tout le monde veut la battre, ce dont elle est bien consciente, elle commente avec humour "Ma plus grande rivale ? C'est moi-même."
⇒ Le nouvel essor de Simone Biles, sur Netflix. 2 X 52 minutes. Deux autres épisodes à venir à l'automne.