Saint-Hubert, l'étonnante histoire d'une abbaye florissante au cœur des forêts de l'Ardenne
Durant près de mille ans, l'abbaye de Saint-Hubert connut une aura spirituelle, culturelle et politique hors du commun. Le corps de l'évêque du même nom n'y fut pas pour rien.

- Publié le 07-09-2025 à 11h00

Il ne faut jamais prendre les grand-routes. Et surtout pas pour arriver à Saint-Hubert. En visant Tellin, en longeant Mirwart, en descendant à la gare de Poix, mieux vaut découvrir par les chemins cette ville nichée autour de son abbaye, petit rafiot d'art et d'histoire ballotté sur les cimes des forêts ardennaises.
Saint-Hubert semble avoir surgi de nulle part, presque au hasard des siècles. Site gallo-romain, petite ville du Moyen Âge appelé Andage, elle prend son nom actuel après la translation et l'arrivée du corps de saint Hubert dans son abbaye, le 30 septembre 825. Certifiée historiquement, cette translation est un évènement d'envergure. Dans le monde du foot, on parlerait d'un mercato audacieux et décisif. Jusque-là, en effet, le corps intact et "exhalant un étonnant et très suave parfum" (selon la tradition) de l'évêque mérovingien est inhumé à Liège. Au IXe siècle, cependant, le Prince Évêque de la Principauté, Walcaud, mise davantage sur le culte de saint Lambert pour en faire le patron principal de son évêché. L'aura de saint Hubert est en concurrence. Alors qu'il venait d'envoyer à Andage des bénédictins pour christianiser les forêts ardennaises, Walcaud voit donc d'un très bon œil le souhait de ces moines d'emporter avec eux le corps de saint Hubert (qui aurait parcouru de son vivant cette région d'Ardenne) pour dynamiser leur abbaye et y faire converger cultes et pèlerinages. La translation nécessite l'autorisation de la plus haute hiérarchie religieuse et politique, jusqu'à l'empereur Louis le Pieux en personne, mais l'accord est donné et la fameuse translation traverse ville et villages, monte les collines de l'Ardenne dans un esprit de grande fête liturgique.
Au carrefour de routes importantes
Le coup est gagnant. Des miracles sont rapidement évoqués. "Ces miracles, essentiellement des guérisons – cécité et paralysie – sont mis par écrit, ce qui est l'indice de l'existence d'un culte" des reliques, lit-on dans un livret édité par l'ASBL Jubilées de Saint-Hubert. "Sans renoncer à ses dons de généraliste, Hubert se spécialise peu à peu : il protège ou guérit de la rage. Il sera reconnu comme tel durant un millénaire, en tout lieu, jusqu'en 1885, date à laquelle Louis Pasteur crée le vaccin antirabique."
Pèlerinages et processions se multiplient, la ville se développe, un marché s'y installe. Dans la foulée, l'abbaye prend son essor, fonde des prieurés, s'enrichit de nombreuses terres, élargit sa bibliothèque, développe une importante activité littéraire et artistique. L'aura est telle que, malgré les hauts et les bas de l'Histoire, l'abbé de Saint-Hubert devient à la fin du XIIe "un seigneur omnipotent", notent les historiens Alain Dierkens et Jean-Marie Duvosquel dans un article recensé par l'ULB. "Les puissances voisines convoiteront au fil des siècles cette terre située à la croisée de routes importantes : d'est en ouest celle de Trèves par Luxembourg vers Namur, du nord au sud celle joignant Liège à Reims par Sedan, c'est-à-dire à la France."
Malgré ces convoitises et une mise à sac de la ville par les huguenots au XVIe, l'abbaye se montre relativement stable tout au long des siècles de la Renaissance. Au XVIe toujours, l'ancienne abbatiale romane est reconstruite dans le style gothique flamboyant brabançon, ce qui la distingue dans la région. La façade et l'intérieur s'enrichissent de baroque au XVIIIe. L'ensemble de l'édifice, en restauration aujourd'hui, mérite un large détour, tout comme la cour du quartier abbatial, reconstruit, lui, au XVIIe.
Le dernier mystère
C'est la Révolution française qui mettra à bas ces siècles d'histoire religieuse, culturelle et politique, rayant la communauté monastique de la carte. La légende de la conversion de saint Hubert, surpris au pied d'un cerf arborant une croix, n'est formalisée qu'au XVe siècle, mais c'est elle qui permettra à la ville de demeurer un centre d'attraction jusqu'à aujourd'hui, certes appauvri, mais prisé des chasseurs.
Reste un ultime mystère. Depuis le XVIIIe, personne ne sait où est passé le corps de saint Hubert. Fut-il enfoui par les moines dans une crypte aujourd'hui inconnue pour échapper aux pillages, transféré à Liège en catastrophe, détruit par les révolutionnaires ? L'archéologie ni l'histoire n'ont livré, en la matière, leurs conclusions définitives.