"L'envol de la mémoire" : se délester du poids de la souffrance
Myriam Spira raconte Joseph et Betty, ses parents, réchappés des camps de la mort. Et comment la deuxième génération est, elle aussi, victime.

- Publié le 14-01-2026 à 15h18

Il s'appelait Joseph. Elle, c'était Betty. Ils avaient la vie devant eux, un avenir de violoniste pour lui, une place dans l'entreprise familiale, à Bruges, pour elle. Mais en 1942, les destins de ces deux-là vont être broyés par la machine de guerre allemande. Car ils étaient résistants – Joseph cachait des Libre Belgique clandestines dans son étui à violon, Betty faisait disparaître un émetteur radio au nez et à la barbe des forces de l'ordre.
Tous deux arrêtés, emprisonnés puis déportés, ils vont connaître l'horreur des camps, la fin de toute humanité et côtoyer la mort pendant trois longues années. L'un comme l'autre va s'accrocher, pourtant. Même quand le frère adoré de Joseph s'éteint à l'infirmerie ou quand Betty voit une de ses codétenues dévorée par les chiens après avoir été battue par des gardiennes SS en furie..
À leur retour vient le temps de la reconstruction, longue, douloureuse. C'est dans un train qui les mène vers Chamonix, où la Croix-Rouge organise des cures sanitaires pour les anciens résistants, que ces deux-là se rencontrent et se racontent. Dans la famille de Joseph, ils étaient cinq. Alors ensemble, ils le seront également. De leur union naîtront cinq enfants. Myriam Spira est la benjamine. C'est elle qui raconte leurs vies dans L'envol de la mémoire, qui sort aujourd'hui. Un livre qui, précise-t-elle, "n'est pas un énième témoignage sur la Shoah". "C'est un livre sur la deuxième génération, sur la résilience", insiste celle qui, d'aussi loin qu'elle s'en souvienne, a grandi au milieu du récit horrifique des camps.
Aujourd'hui, Joseph et Betty s'en sont allés et l'heure est donc venue pour leur fille, après des décennies à tenter de comprendre, de mettre des mots sur cet "héritage". "J'ai toujours beaucoup questionné mes parents, dit-elle. Mais il m'a fallu attendre d'être enceinte, d'accoucher, d'être mère à mon tour pour prendre conscience d'un tas de choses qui me semblaient normales… mais qui ne l'étaient pas". Au départ, Myriam écrit pour sa fille. Au printemps 2022, elle met un point final à son texte et l'imprime, à cinquante exemplaires, au format A4. Elle les distribue à sa famille, à ses amis proches. "Dans ce document, en plus du texte, il y avait toutes les photos et c'est tout à fait par hasard que ce manuscrit va atterrir chez Grasset", explique l'auteure. La maison d'édition lui propose, moyennant aménagements, de publier son essai.
À la fin de son livre, Myriam Spira adresse quelques mots à sa fille – qui vit en Israël et vient d'être maman son tour. Elle raconte, notamment, ce moment bouleversant où Havaya, alors âgée de cinq ans, a serré la main de sa grand-mère et lui a dit "Betty, raconte-moi ta Shoah…" "Le calvaire de mes parents, je l'ai entendu au quotidien. Il a fallu des décennies pour mettre des mots sur ces maux-là. J'ai pu me délester d'une partie de ce fardeau qu'ils m'ont transmis et je peux en parler avec un peu de recul. Mais bien sûr que je crains que cela se transmette à ma fille. C'est pour ça que je ne veux pas qu'elle lise mon livre, pas maintenant."
⇒ L'envol de la mémoire | Essai | Myriam Spira | Grasset, 198 pp., 20€, numérique 15€
EXTRAIT
"Je marchais la tête baissée pour éviter les petits cailloux qui vous heurtent les pieds et soudain, j'ai entendu un oiseau chanter : un chant d'oiseau ! L'hiver était passé et je remarquai cet oiseau et la nature. Pendant que je marchais, je me mis à pleurer. Pleurer comme un bébé. Remarquant subitement la nature, les fleurs, les arbres, les animaux, le soleil qui brillait. Aux alentours, tout continuait comme si rien n'avait changé."