"La Reine des échecs" : un magnifique portrait, féministe, de Judit Polgar
Joueuse d'exception à découvrir dans un documentaire sur Netflix, la Hongroise a été sacrée "grand maître" à 15 ans. Elle est aussi la première femme à avoir battu Kasparov.

- Publié le 10-02-2026 à 09h05

C'est l'histoire d'une petite fille, courte frange rousse sur un grand front, qui, du haut de ses cinq ans, fixe les 64 cases de l'échiquier de son regard concentré. Avant elle, ses deux sœurs ont déjà été initiées par leur père et, aujourd'hui, c'est à son tour. Dans la modeste maison que la famille occupe à Budapest, où Judit a vu le jour le 23 juillet 1976, on ne roule pas sur l'or. Le pays vit sous un régime communiste sévère et il ne fait pas bon sortir des clous. Pourtant, Laszlo et Klara Polgar sont bien décidés à enfreindre certaines règles pour faire de leurs filles des championnes. Aucune des trois ne fréquente l'école : c'est à la maison que sont dispensés les cours. Le père, considéré par certains comme un tyran, a lu plus de mille biographies de personnages célèbres, pour en tirer un "modèle de réussite". Il a jeté son dévolu sur les échecs. Pourquoi ? "Parce que c'est un jeu facile à se procurer et parce que ce n'est pas cher", dit Klara, avec beaucoup d'honnêteté.
Chez les Polgar, trois entraîneurs se succèdent chaque jour. Matin, midi et soir, Judit et ses sœurs ne font que ça. Elles apprennent par cœur les ouvertures, les combinaisons, les fins de parties. À six ans, Judit participe à son premier tournoi, contre les gens de son quartier. Assise bien droite sur sa chaise, ses petits pieds ne touchent pas le sol. Derrière sa coupe au bol, on la sent infiniment concentrée. Nous sommes en 1981 et elle gagne. Sa récompense est un petit jeu d'échecs magnétique.

On se met, alors, à rêver plus grand. Pour se faire connaître et pour briller, il faut dépasser les petits concours de quartier et se frotter aux meilleurs, qui sont, évidemment, des hommes. Bien plus âgés que les frangines Polgar. "Quand on disait cela, on nous regardait comme des extraterrestres", se souvient Susan, l'aînée des trois filles. D'autant qu'à l'époque – et cela durera très très longtemps – personne ne croit qu'une femme soit capable d'affronter les meilleurs joueurs du monde. Bobby Fischer, devenu grand maître international à l'âge de 15 ans, à qui l'on demande dans une interview si les femmes sont de mauvaises joueuses d'échecs, répond avec un sourire sarcastique et satisfait : "Elles sont atroces". "Il faut la pure capacité mentale de comprendre les échecs, dit cet autre grand maître. Il faut également la personnalité idoine pour devenir compétent. Le fait est que les femmes n'ont aucune des deux". Hallucinant.
Grand maître à 15 ans
De quoi nourrir, en tout cas, la pugnacité de Judit qui ne lâche rien, jamais. Mais pour progresser, il faut pouvoir voyager. Et dans la Hongrie du début des années 80, c'est mission impossible. Il n'est pas rare que la famille voit débarquer chez elle des militaires en armes, ou que les parents soient arrêtés et placé à l'asile, menacés d'être privés de leurs filles.
En 1988, pourtant, les choses bougent : le trio prend part aux Olympiades des échecs, qui se déroulent en Grèce. Une centaine de nations sont représentées et elles ne jouent que contre des femmes. La lutte contre l'URSS est tendue, mais les trois Polgar et lldiko Madl remportent l'or. Quand elles rentrent au pays, elles sont accueillies comme des stars et reçues par le Président hongrois. "Tout le monde a retourné sa veste", sourit Judit.
Un an plus tard, quand le mur de Berlin tombe, elles peuvent voyager plus librement, participer à davantage de tournois. C'est toutefois dans son pays, à 15 ans et 4 mois, que Judit accède au titre de "Grand Maître", en dépassant la barre des 2500 points au classement. Elle bat ainsi le record de précocité détenu par Bobby Fischer depuis 1958. Une très belle manière de lui clouer le bec…
La suite de ce passionnant documentaire, signé par la réalisatrice américaine Rory Kennedy, s'intéresse aux innombrables confrontations entre Judit et LE champion, celui qu'elle admire depuis l'enfance : Garry Kasparov. Ils se rencontrent pour la première fois en 1994, au tournoi de Linares, en Espagne. "Le Wimbledon des échecs", comme on le surnomme. Le champion russe – qui témoigne dans le documentaire – arrive confiant, comme toujours. Lors de son face-à-face avec Judit, pourtant, on voit le doute s'immiscer en lui. Et l'improbable se produit : il s'empare d'un cavalier, le déplace, lâche la pièce… avant de la reprendre et de la déplacer à nouveau. C'est interdit, totalement, et personne ne semble s'en rendre compte. Judit regarde à gauche, à droite, n'ose pas protester et reprend la partie. Qu'elle finit par perdre. Mais – et même si cela ne changera plus rien au résultat, acté – la polémique va enfler et, pendant trois ans, Kasparov ne lui adressera plus la parole.
La fin, montée comme un film à suspense, reviendra sur leurs multiples parties, sur leur amitié. On y voit aussi Judit prendre son envol, rencontrer l'amour, se marier. La petite fille à frange est loin, mais le regard est resté le même. Déterminé, passionné. Passionnant.
La Reine des échecs
Documentaire réalisé par Rory Kennedy Avec Judit Polgar, Laszlo Polgar, Garry Kasparov,… Netflix 1 h 34.
Le jour où Mitra Hejazipour a levé le voile
Les éditions Albin Michel viennent de publier La joueuse d'échecs, un récit de Mitra Hejazipour, une jeune iranienne de 32 ans. Grand Maître Féminin des échecs, elle est aujourd'hui citoyenne française. Dans son livre, elle raconte comment les échecs lui ont ouvert les portes du monde, comment elle s'est imposée, peu à peu, sur le circuit international et comment, en 2019, elle a décidé – à Moscou – d'enlever son hijab pour marquer sa résistance aux lois de la République islamique d'Iran.