Postcolonial. Vous êtes sûr ?
Un point d'interrogation dans le titre de l'actuelle expo "Postcolonial ?" à la Maison de l'histoire européenne, à Bruxelles pour questionner l'actualité du colonialisme. À la disposition d'un public (possiblement) dans l'ignorance, des objets et des faits. Et même des gens à écouter – aux trajectoires heurtées par le fait colonial.

- Publié le 03-06-2026 à 06h40

Ça commence par des photos, qu'on a déjà vues, qui ne nous surprennent plus, même si elles témoignent de la gravité d'un temps – le nôtre – celui qui connaît la submersion des terres – conséquence du réchauffement climatique, les méfaits des monocultures mondialisées ou encore l'extractivisme forcené. L'extractivisme qui, tout de même, en photo, fiche toujours un coup au moral – pas facile de regarder en face notre planète Terre éventrée.
Autant de faits illustrés qui, telle que nous le raconte Ayoko Mensah, commissaire de l'exposition Postcolonial ? sont des conséquences du colonialisme. "Le monde dans lequel nous vivons ne s'est pas encore extrait de "la matrice coloniale". Et le mot "matrice" illustre cette sensation d'être englobé, voire agi par la question coloniale. Démonstration par l'expo.
Des objets qui parlent
Premier arrêt devant une huile sur toile de 1570 environ, représentant La Fontaine aux Rois de Lisbonne, façon peinture flamande. Ayoko Mensah précise : "À Lisbonne, vers 1600, plus de 10 % de la population était noire. Et pas forcément esclave".
Ce monde du XVIe siècle dominé par l'Europe, a parfaitement intégré le potentiel de richesses des terres d'ailleurs. Et en a organisé, à dessein, l'exploitation fructueuse, par le biais du commerce entre Afrique et Amérique d'une main-d'œuvre esclavagisée. Pour mettre en œuvre ce commerce international, une monnaie simplificatrice, dont on voit des exemplaires sous vitrine, des "manilles". Celles qu'on voit ont été fabriquées avec du laiton d'Allemagne produit près de la frontière belge. "En 1548, des négociants d'Anvers vendent 1,4 million de manilles aux rois du Portugal, en vue du commerce humain. À l'époque, le prix d'un homme adulte représente alors 50 manilles."
À deux pas de là, et on aurait pu passer à côté, l'acte de la Conférence de Berlin officialisant le découpage de l'Afrique par les puissances européennes. Sous nos yeux, l'exemplaire belge signé le 26 février 1885. Cette nouvelle carte du continent africain est conçue à Berlin sans aucun responsable ni chef d'État africain, et dessine 50 colonies nouvelles. Seuls le Liberia et l'Éthiopie échapperont au statut de colonies, après s'être révoltés. Justement, à nos pieds, un canon, poinçonné de l'écusson de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, rappelle que le "commerce" avec les comptoirs se fera dans le bon ordre : selon l'ordre de celui-ci qui possède lesdits canons.
Ayoko Mensah attire notre attention sur une photo historique placardée en grand : de Gaulle lors du défilé de la Victoire, à Paris en 1944. "On voulait rappeler l'importance des troupes coloniales dans les deux guerres. On parle de plus d'un million de soldats coloniaux pour l'empire colonial britannique, plus de 500 000 pour l'empire français, Et pourtant en juin, 1944 pour le défilé à la Libération de Paris, et à la demande expresse de Roosevelt, aucun soldat noir ne pouvait assister au défilé de la victoire".
Elle nous montre un homme sur la droite de la photo en noir et blanc. "C'est Georges Dukson, grand résistant durant la guerre qui a tenu à défiler aux côtés de Charles de Gaulle mais qu'on a fait sortir du défilé. On a tout à fait oublié le blanchiment du défilé des armées… On aurait voulu exposer ce fameux télégramme des armées américaines, mais notre demande aux archives de l'armée américaine n'a pas abouti, le document est demeuré introuvable."
Relents de colonialisme
La voix, la vie des individus – sortis de la masse colonisée – se fait entendre dans les bruissements silencieux de la colonisation (on l'ignore mais les Britanniques, qui ont indemnisé les propriétaires d'esclaves après son abolition ont payé cette dette jusqu'en 2015 dans leurs impôts). Mais aussi dans les discours qui font tonner les volontés d'indépendance.
On est capté devant le ton impérieux de Malcolm X. On réécoute le discours de Lumumba du 30 juin 1960. Le tapuscrit de son discours à l'occasion de l'indépendance du Congo, "Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir", est exposé devant nos yeux. On se passe le 45 tours d'Indépendance Chacha. On revoit aux infos, les images de la conférence de Bandung en 1955, où les dirigeants des nouveaux pays indépendants avaient cherché à réinventer l'équilibre du monde.

Mais l'expo arrive à sa fin. Dans cette dernière salle, le document officiel d'excuses aux premières nations signé par le Parlement australien en février 2008 fait face aux tableaux de récents sondages effectués dans quinze pays d'Europe en 2022. Et la conclusion de leur analyse est la suivante : la couleur de peau est encore, et de loin, la plus grande discrimination devant l'appartenance religieuse, l'âge ou le genre.
Colonialisme, une vieille histoire – qui dure !
- 1492. Colomb "découvre" l'Amérique. C'est le début d'un processus d'accaparement des ressources humaines et matérielles, par le Vieux Monde du "Nouveau Monde".
- 1518. Premier asiento espagnol, contrat commercial qui confère à des acteurs privés le monopole du commerce des esclaves. Durant 350 ans, les Européens déportent environ 12,5 millions d'humains, et cette main-d'œuvre a pour but de faire fructifier le monde colonisé.
- 1602. Création de la compagnie néerlandaise des Indes orientales, première multinationale du monde. À son apogée, elle valait 6 000 milliards d'euros actuels.
- 1624. La reine Nzinga du royaume Ndongo (Angola actuel) mène une résistance contre la colonisation portugaise.
- 1728. Première guerre des Marrons, en Jamaïque, descendants des peuples autochtones et esclaves africains qui résistent au régime colonial britannique.
- 1788. Début de la colonisation de l'Australie. Les Britanniques y créent d'abord une colonie pénitentiaire, puis occupent les terres et déplacent les populations aborigènes.
- 1791. Révolution haïtienne menée par Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, contre le régime colonial français. Par la suite, la France impose à Haïti le remboursement d'une dette de 150 millions de francs or, dette clôturée en 1947.
- 1830. La France envahit Alger, début de l'Algérie française. Le "département" est pensé comme une ressource principale de l'Empire français.
- 1839-42. Première guerre de l'opium. La Chine est contrainte d'accepter des contrats inégaux et d'ouvrir ses ports au contrôle britannique. Un antécédent qui éclaire le fait que la guerre commerciale avec la Chine est loin d'être finie.
- 1845. "La destinée manifeste" est créé par John L. O'Sullivan, concept selon lequel les colons américains avaient pour mission la conquête de l'Ouest. Une notion philosophique qui entend justifier l'expansion et l'occupation des terres et la domination des populations premières.
- 1884. Conférence de Berlin, l'Afrique est détaillée et redistribuée aux puissances européennes. Les représentants africains ne sont pas présents à Berlin.
- 1955. Conférence de Bandung ou le début du mouvement des non-alignés. Dans le grand mouvement des indépendances, les pays réunis débattent de la décolonisation, cherchant à faire corps.
- 1960. Dix-sept nations africaines obtiennent leur indépendance.
- 2020. À la suite du crime raciste de George Floyd, aux États-Unis, des voix s'élèvent partout, sous le credo, "Black Live Matters", qui réclament justice, fin des inégalités de races, et décolonisation.
- 2025. À Victoria, en Australie, la commission de justice Yoorrock conclue au génocide des premières nations.
→"Postcolonial ?", à la Maison de l'Histoire européenne, à Bruxelles. jusqu'au 14 mars 2027. Infos : https://historia.europa.eu. À noter, des visites guidées pour des publics divers ont été imaginées. Notamment des visites pour groupes intergénérationnels et des visites pour groupes plus avisés, nommées "art & résistance".
→ Historicall. La Maison de l'Histoire Européenne a imaginé des outils pédagogiques gratuits à disposition des enseignants. Le modèle "Qu'est-ce que le racisme ? Des histoires coloniales aux inégalités contemporaines" est désormais disponible.