R/O, la formule pour transformer les héros en or
Fruit d'un partenariat public-privé, le projet R/O a pour but de faire émerger les héros et les univers de fiction de demain. Une sélection d'auteurs aura l'occasion d'y recevoir, une année durant, une surdose de créativité. Avec cette initiative, la Wallonie entend prendre cinq ans d'avance sur tous ses voisins.
- Publié le 22-12-2015 à 23h04
- Mis à jour le 23-12-2015 à 22h01

Lorsqu'il évoque la différence entre la manière dont la BD franco-belge aborde les autres supports que le papier (jeux vidéo, cinéma, applications pour smartphones, etc.), par rapport aux deux autres grandes "écoles" que sont le comics et le manga, François Pernot n'y va pas par quatre chemins. Le CEO du pôle "image" de Média-Participation (groupe multimédia actif, notamment, dans l'audiovisuel et le logiciel de loisir et s'appuyant, entre autres, sur les maisons d'édition Dupuis, Dargaud, Lombard, Kana, DC Comics) ne parle pas de retard : "C'est juste inexistant, lâche-t-il. La création franco-belge issue de la BD n'existe qu'en tant que bande dessinée. Le vivier est pourtant formidable mais il n'y a que les francophones qui les connaissent. J'ai un paquet d'albums géniaux mais on en parle peu, alors que Star Wars, Star Wars, Star Wars…"
Mais la matière première que travaillera R/O, l'incubateur dont la naissance a été annoncée hier à Marcinelle, ce n'est pas le marketing. "La vraie création, même pour les blockbusters américains, elle s'exprime dans la BD. Ce qui fait la différence, ce sont toujours les auteurs, jamais les marketteurs , constate François Pernot. Mais aujourd'hui, on ne peut pas imaginer un héros qui ne soit pas susceptible d'aller sur tous les terrains, jeux vidéo, etc.
Les schtroumpfs pour modèle
"Nous faisons du business avec du culturel , poursuit François Pernot. Et le culturel est un secteur qui génère énormément d'argent. Les gens de Denver auraient préféré, plutôt que l'industrie automobile, que ce soit Hollywood qui ait choisi de s'implanter chez eux. Rien que les schtroumpfs, c'est 1,6 milliards de chiffre d'affaire, dans lequel la BD ne représente que moins d'un pour cent."
Ce que cherche à créer R/O, ce ne sont pas des reproductions de ce qui a été fait, ce sont "des univers aussi forts que celui de Batman dans Gotham City" . Davantage encore que de décliner les catalogues existants dans les différentes entités du groupe, l'ambition est de "donner une nouvelle dimension à un savoir-faire. Un savoir-faire en matière de récit et de conception de héros pérennes."
"Le critère, c'est le projet"
Pour atteindre cette nouvelle dimension, Média-Participations lancera, en avril 2016, un appel à projet. Etant entendu qu'il ne s'agit absolument pas d'une école de bande dessinée, sont attendus, non pas des gars de 14 ans qui gribouillent mais "des gens qui ont déjà une certaine idée de ce qu'ils veulent faire. On en sélectionnera une quinzaine, sur projet puis au cours d'une université d'été pour voir qui a du coffre, du répondant" , explique François Pernot.
Ensuite, c'est une résidence sur place, dans des locaux mis à disposition par la Ville de Charleroi, qui est proposée. Et avec celle-ci un cursus au cours duquel des intervenants venant des quatre coins du monde et de tous domaines d'activité viendront exposer et partager leurs savoirs et expériences.
Qui, par exemple ? "Les plus grands... La sélection des intervenants reviendra au directeur de R/O. Sa personnalité sera donc primordiale. Il ou elle sera connu au cours du premier trimestre 2016. Il y a plusieurs candidatures."
Il n'est pas non plus exclu que Média-Participations sollicite elle-même des auteurs, histoire de lancer le mouvement. François Pernot précise : "J'ai en tête le profil de projets que nous allons recevoir. Il y en a plein qui existent mais qui restent en plan parce que l'auteur ne sait pas où aller, ou veut aller à plein d'endroits. Nous allons l'accompagner pour qu'à la sortie, un tas de promoteurs, et les plus grands, soient intéressés." Et sur le fond, une indication : "Nous avons envie de gens qui ont envie de créer des univers susceptibles d'être déclinés et d'amuser, de distraire les gens, pas de refaire le monde en matière politique."
Neuf mois de gestation
L'idée de base est de penser, dès la création initiale, aux déclinaisons et aux extensions des univers imaginés. L'axe principal est donc bien le transmédia. Et l'émulation. "Les résidents seront amenés à collaborer ensemble, pour que les avancées de l'un profitent à chacun" , s'enthousiasme François Pernot. Et après neuf mois, on aura des bébés qui ont de la gueule."
Après, le projet est pris en main par un des partenaires (lire ci-contre) ou il est mûr pour être lancé sur le marché. Média-Participations aura, comme les autres partenaires, une préemption sur ces projets puisqu'ils les auront accompagnés.
Revenant aux grands noms et aux exemples desquels s'inspirer, François Pernot conclut: "Je suis absolument persuadé que des Franquin, des Roba, des Morris auraient foncé là-dessus. ils l'ont fait à leur manière à l'époque. Ils réfléchissaient ensemble, s'aidaient, etc. Et c'était une évidence..."
Quant au risque de standardisation: "Il n'y en a pas! C'est pour ça qu'on veut des vrais auteurs. Dans Spirou, il y avait beaucoup de monde mais il n'y avait pas 36 Franquin non plus..."
Une opportunité extraordinaire pour la Wallonie
Le point de départ de R/O, c'est un partenariat public/privé. A terme, la structure sera financée à 51 % par des entreprises et à 49 % par la Région wallonne. Quelles entreprises ? Mystère. Seuls deux noms ont été révélés : la RTBF et Sambreinvest. Les autres seront dévoilés dans le courant du premier trimestre indique un François Pernot très prudent qui préfère éviter de s'engager avec des gens qui n'auraient pas la même conception du projet que ses initiateurs. Mais on sait qu'il n'y aura pas d'autre éditeur de bande dessinée convié, l'idée étant de faire venir des partenaires apportant une autre valeur ajoutée que celle proposée par Média-Participations.
De son côté, la Région wallonne sera active par le biais de Wallimage. Premier acquis concret de l'implication des pouvoirs publics wallons dans cette initiative : la création du Lab. Le laboratoire est une idée de la Région qui le financera en mettant à disposition des avances récupérables pour de la recherche et développement technologique.
La Ville de Charleroi est également impliquée avec le Quai 10. Ce tout nouvel espace public logé dans les bâtiments carolos de l'ancienne Banque nationale et dédié à la culture des images (cinéma, jeux vidéo, arts numériques) abritera l'université d'été de R/O, soit l'événement annuel lors duquel seront sélectionnés les projets.
Les mêmes machines que Pixar
Vous l'aurez compris, c'est du côté de Charleroi que le projet sera implanté. Un choix qui est une évidence pour les différentes parties prenantes. "C'est à Marcinelle que sont nés Spirou, Gaston Lagaffe, le marsupilami et beaucoup d'autres. Il y a une dimension symbolique très importante", a souligné le ministre-Président wallon Paul Magnette. Et c'est dans les locaux de Dupuis que sera installé le Lab. Il y côtoiera le studio d'animation et de graphisme DreamWall dans lequel, détail amusant, est actuellement réalisé un dessin animé sur le chat Garfield. "Il n'y a pas plus représentatif du comics américain que Garfield" , souligne Philippe Reynaert, le directeur de Wallimage. "Et c'est aujourd'hui à Marcinelle qu'on en fait un dessin animé. C'est une sorte de revanche. Quand Peyo a voulu en faire un avec les Schtroumpfs, il n'a pas trouvé d'outil ici et ce sont les Américains qui l'ont fait. Et ça, c'était dur. Aujourd'hui, on a tous les outils. On a eu une chance folle. Le mécanisme Wallimage destiné à développer ces outils en Wallonie est né il y a 15 ans, c'est-à-dire au moment de la révolution numérique. Avant, on disait 'on ne sera jamais aussi puissant qu'Hollywood'. Mais aujourd'hui, chez DreamWall, à Marcinelle, on travaille sur les mêmes machines que Pixar ou les grandes sociétés de Disney. On est tombé au bon moment et on s'est équipé du meilleur matériel numérique."
Un passé qui a fait ses preuves
Philippe Reynaert en est convaincu, R/O constitue une opportunité extraordinaire pour la Wallonie. "Si on réussit ce projet, la Région prend cinq ans d'avance sur tous ses voisins ! Parce que ce projet d'institut est unique au monde. Il n'existe pas une structure qui d'emblée se dit qu'il faut tout créer ensemble et ouvrir des univers et des héros plutôt que penser cela en termes de support." Avec cette initiative, le directeur de Wallimage espère renouer avec un passé qui a déjà fait ses preuves en Belgique. "Dans les années 60, rappelle-t-il, c'est chez nous qu'ont été créées les premières écoles de cinéma. L'Insas et l'IAD ont formé des générations de cinéastes français, anglais, italiens… C'est pour ça que nos techniciens circulent si bien en Europe. Avec R/O, on a l'ambition de connaître le même phénomène et de faire de la Wallonie 'the place to be'."