"Quand tu écoutes plus précisément, tu entends les murs des lieux qui te chuchotent des histoires…"
À l'occasion du centenaire du palace marocain mythique, on a interrogé la matière grise à l'origine des restaurations. Quid de Sanjit Manku, architecte, et de sa rencontre avec la Mamounia ? Une discussion fructueuse, au jardin.

- Publié le 25-12-2023 à 13h57

Sanjit Manku (Nairobi, 1971) porte les cheveux longs et un air sérieux. Un accent qui rebondit quand il s'exprime en français. Et un petit carton avec son nom marqué dessus. Nous sommes dans les jardins de la Mamounia, à Marrakech, où, ce soir d'octobre, le palace de prestige marocain a fait asseoir quelques centaines de personnes pour fêter les 100 ans de l'illustre hôtel.
Sanjit se déplace avec son nom en main, cherchant sa place à travers un plan de table alambiqué. Nous lui proposons le siège vacant à notre gauche, sans savoir qu'il est l'architecte restaurateur des lieux à l'occasion dudit centenaire. On n'aurait pas mieux rêvé comme voisinage dans ce dîner placé qui déroulera, au moins, douze plats. La conversation s'entame, l'architecte qui a imaginé le lifting de l'hôtel mythique est animé d'un génie humaniste qu'il a insufflé à son métier. On le questionne, il ne se dérobe pas. Il mangera froid.
Né au Kenya, quitté pour des raisons politiques, il passe son enfance dans l'Ontario canadien. Dans une famille où il y a eu "énormément d'amour" mais pas de culture. "On n'allait jamais au musée ou dans les galeries d'art". Il aime la musique, il a un talent pour ça, mais comme il n'a pas de sous pour acheter les instruments, il va à la bibliothèque pour emprunter des livres qui expliquent comment ils sont faits. Puis, il les fabrique. Tout simplement.
Il garde, de son Canada, un passeport, un diplôme d'archi de la Carleton University d'Ottawa, et un rapport intime, non pas aux grandes villes – "Toronto n'est pas la plus belle ville du monde" – mais aux grands espaces, qui parsèment son discours d'architecte.
Le soir avant de m'inscrire à l'université, j'ai vu un documentaire sur Helmut Jahn, qui avait construit la bibliothèque de Chicago. Il avait l'air génial, il était Canadien, et en train de créer quelque chose de plus grand que lui pour les autres… Le lendemain, je me suis inscrit en architecture à l'université".
Son cabinet parisien de design et d'architecture, Join Manku ('Join', c'est Patrick Join, son acolyte depuis 2006) a eu pour responsabilité la rénovation de la Mamounia, mais aussi l'invention de nouveaux espaces comme le luxueux restaurant de Thierry Marx, au Mandarin Oriental, le quartier général de la maison joaillière Van Cleef&Arpeels à Miami, des hôtels de fous, des resorts de fous dans des lieux de fous. Et, aussi, la gare Montparnasse, à Paris.
En sa compagnie, nous avons disséqué le métier d'un 'starchitecte' de notre époque qui invente des espaces, ou les redessine, comme c'est le cas pour la Mamounia – palace qui symbolisait la quintessence du luxe à sa création en 1923, et qui continue de 'personnifier' l'excellence hôtelière. Comment créer le luxe ? Comment penser les espaces dans lesquels les humains vivent ? Comment les espaces deviennent des écrins pour nos expériences de mortels ? Enfin, qu'est-ce qui se passe dans sa tête d'architecte planétaire du XXIe siècle ?

S'attaquer à un projet tel que la restauration de la Mamounia à l'occasion de ses 100 ans a de quoi ficher la trouille… Parce que c'est mythique. Et quand c'est mythique, c'est "Pas touche !".
Comme dans toute bonne relation, on ne commence pas par parler, mais par écouter. On écoute l'architecture, on écoute l'espace, mais aussi les gens et leur manière à capter l'ambiance en elle-même. Tu écoutes, et tu ne peux rien faire mal : tu es relax, sans jugement, alors tout devient possible. En même temps, car on parle de la Mamounia et que c'est très "chic", tu n'as pas envie d'en faire trop, tu sais que c'est spécial. Et quand tu écoutes plus précisément, tu entends les murs des lieux qui te chuchotent des histoires…
Architecturalement parlant, tu regardes : les proportions sont un peu étranges, tiens donc ? "C'est parce qu'on est né en 1923", répondent les murs. Et cette modification, là ?… C'est parce qu'une personne a déjà refait un maquillage en 2009 (Les rénovations par Jacques Garcia entre 2006 et 2009, NdlR)
Je ne connaissais pas le lieu avant, car j'ai voyagé tardivement dans ma vie, mais on peut sentir quand les espaces sont exceptionnels. J'écoute tout cela, et je me demande : "tu vois le service de luxe, tu vois l'opulence, oui, mais, qu'est-ce qui est essentiel, ici ?" C'est comme quand ta grand-mère te raconte des histoires formidables du passé, où elle avait dansé sur une plage dans sa jeunesse, mais voilà, maintenant, ta grand-mère, elle a mal aux genoux ! Notre métier, avec Patrick (Join, son associé, NdlR), c'est un peu le travail d'un docteur chinois : comment aligner les éléments ? Comment trouver l'équilibre ? On cherche, en tant qu'architectes, un flow plus naturel.
C'est quoi la différence entre le "prestigieux" construit en 1923, et le prestigieux en 2023 ? Les critères du prestige ont-ils changé ?
J'aime cette question ! Certaines choses demeurent universelles : les proportions, la taille des espaces. C'est quelque chose que tu sens… Je m'explique : je suis Canadien, je ne sens pas cela dans ma ville, Toronto, mais dans la forêt. D'abord, la forêt est dense et tu ne vois pas grand-chose. Tu te diriges vers les arbres plus anciens et la canopée est soudain plus haute, tu as l'impression de te balader dans une grange immense… Des fougères, de la mousse, cette lumière, et ce sentiment d'être dans un espace noble. C'est cela dont on parle : les espaces nobles. Comme les proportions d'une cathédrale, qui ne sont pas encore les proportions d'une chapelle… À chaque lieu, son type de conversation, et un certain type d'émotions qu'on y vit. Exemple : tu ne peux pas faire une blague dans une chapelle, mais tu peux y murmurer un secret. L'architecture a le pouvoir de te transformer, qu'elle soit de 1923 ou de 2023. L'architecture doit trouver la bonne "cadence". Comment connecter des espaces distincts ? Comment faire un pont entre des espaces, notamment quand on restaure ? Et quand tu mets tous les éléments ensemble, tu crées une chorégraphie émotionnelle.
"La Mamounia, c'est comme ta grand-mère : elle est formidable, elle raconte des histoires qui font rêver, mais elle a du mal à entendre. Donc que peut-on faire ? Comment connecter cet espace à la manière dont on vit aujourd'hui ? Car chaque époque est différente".
Pensez-vous que la notion de luxe ait changé ?
D'abord, le luxe, c'est pouvoir dire : ce que je suis en train de vivre est différent, c'est un moment unique, je me sens tellement bien que je peux être vraiment moi-même. Pour moi, le luxe, c'est se sentir soi-même à un endroit. Ensuite, ce qui est luxueux te donne envie d'aller plus loin, de faire quelque chose que tu n'aurais pas fait toi-même. Et, ça, c'est le cadeau, car c'est 'plus' que ce que tu aurais désiré pour toi-même. C'est au-delà de tes désirs.
Comment l'exprimer en architecture ? Par la taille, les proportions, les vues… Mais tout a changé entre les années 30, date de construction de la Mamounia, et maintenant. Entre mon grand-père, né en 1900 et moi. Quand il écoutait la musique, c'était forcément en live. Il se déplaçait à cheval, en carriole. Entre moi et mes parents, moins de choses ont changé. On se déplace en voiture, qui a toujours quatre roues ! Ce qui a changé, c'est le rapport au temps. Cette condensation du temps nous empêche d'absorber les choses : la plupart des gens n'ont plus la patience face au dévoilement. Il faut sans cesse occuper le corps pour que l'esprit puisse vivre des choses. Eh bien, c'est ce que nous avons fait à la Mamounia : nous avons occupé les yeux, pour que les autres sens puissent aller se balader ailleurs et vivre des émotions.

Le luxe n'est pas donc pas une histoire d'espaces, de matériaux… C'est une histoire de perceptions ?
C'est exactement le mot. Une plage de sable fin et du soleil, est-ce le luxe ? C'est gratuit, après tout. C'est toi qui y mets quelque chose, car c'est ce que tu voulais, cette plage, et même, plus, ce que tu attendais. Le luxe permet aux humains de se dépasser.
Avec le bureau Join Manku, vous vous êtes occupé de la restauration de la gare Montparnasse, à Paris. Comment pense-t-on les lieux de l'espace public ? Peut-on y insuffler des sentiments ?
Notre question était plutôt : comment rendre ce lieu pratique pour ses usagers. La première fois que je suis arrivé en France, c'était gare du Nord. J'ai été bluffé par la taille de la structure en verre et métal. Du jamais-vu. De la dentelle sculpturale, presque sacrée. Puis, quand j'arrive pour la première fois gare Montparnasse, c'est via la ligne 4 du métro. "Tiens, où est mon train ?", me dis-je ? À droite ? "Suivre grandes lignes". Quatre marches. Où est la gare ? Quinze marches. À gauche. Mais où est la gare ? Six marches. Un couloir roulant. Dix marches. "Mais où est cette 'f…' gare ?" Enfin, j'arrive à la gare, mais je ne vois toujours pas le train ! Il fait sombre. Je suis perdu… À la fin, je trouve mon train… mais au 3e étage, caché dans le fond, dans le noir. It was "TERRIBLE". (prononciation française)
La gare c'est d'abord du temps et un usage. Peut-on en faire quelque chose de noble ? C'est quoi l'ADN d'une gare ? La lumière. On a donc dégagé la verrière de tout ce qui était crado et qui s'amoncelle : les affichages publicitaires, la signalétique… On a aussi travaillé les espaces de transition : on a mis des escaliers qui permettent d'arriver en face des quais. "Où est mon train ?" demeure la question des usagers, mais on a facilité le fait de le trouver. Parce que, quand tu voyages, ton angoisse, c'est le temps.

L'architecte est-il cette personne qui sait, avant l'usager, ce dont il a besoin ? L'architecte est-il un visionnaire ?
Oui, mais pas avant tout le monde. Disons que je suis là, à écouter. J'ai parlé de moi en tant que voyageur, et tous les voyageurs cherchent le sentiment de paix. Car, finalement, qu'est-ce qui nous arrive dans nos pires cauchemars ? On est perdus ! On ne sait pas où aller. D'où l'utilité de réfléchir à comment ne pas se perdre.
Vous vous amusez bien, dans ce métier, Sanjit ?
C'est un métier d'idées que tu imagines pour les personnes que tu ne connais pas. Tu fais cela avec le plus de sérieux possible, ça te nourrit, même si tu dois te battre pour des choses dont les gens ne sont pas convaincus que c'est important. En parallèle, tu dois aller sur des chantiers, voir des gens dans tous les coins du monde, manger avec eux, comprendre leurs besoins : comment ils vivent, comment ils s'aiment. Je me dis toujours : "Prends le temps de regarder. Parfois, juste par la fenêtre du taxi qui te mène du meeting à l'aéroport. C'est ton cadeau". Donc, oui, je suis content.

La Mamounia en sept dates
1923. Les architectes Henri Prost et Marchisio dirigent les travaux de l'hôtel que l'on érige dans les beaux jardins d'Al Mamoun.
1935. Premier voyage de Winston Churchill, qui séjournera régulièrement à la Mamounia. Il y peint la lumière de Marrakech depuis les jardins.
1956. Le film d'Hitchcock l'Homme qui en savait trop voit plusieurs de ses scènes tournées à l'hôtel. Depuis les années 50, l'élite du cinéma français et hollywoodien y séjourne : Chaplin, Mastroianni, Lelouch et Hitchcock donc.
1966. Pierre Bergé et Yves Saint Laurent séjournent à la Mamounia avant d'acquérir leur résidence marrachkie.
1973. Alors que les Rolling Stones s'y ressourcent depuis 1968, Paul Mc Cartney compose la chanson Mamunia en l'honneur du lieu.
2006-2009. L'architecte français Jacques Garcia entame une restauration profonde du palace, soulignant les influences orientales toujours mixées au style Art Déco.
2023. Nouvelle restauration des espaces par le cabinet d'architectes français Join Manku. Une redéfinition du luxe de la Mamounia.