Tout l'univers poétique et politique de William Kentridge arrive à Bozar
L'artiste sud-africain est l'invité spécial cet automne de Bozar avec une grande exposition de son univers.

- Publié le 17-09-2026 à 06h36
- Mis à jour le 19-09-2026 à 09h12

Bruxelles retrouve William Kentridge et Bozar en fait son "Grand invité" avec une exposition qui explore toutes les facettes de sa créativité.
"Retrouve" car c'est un peu Bruxelles qui a fait la notoriété de William Kentridge, 71 ans, dessinateur, créateur de films animés, metteur en scène d'opéras. Frie Leysen l'avait invité en 1995, aux débuts du Kunstenfestivaldesarts, pour y présenter Faust en Afrique, avec la compagnie de marionnettes Handspring Puppet. Déjà, il y mariait la poésie des marionnettes à une charge contre la cupidité et l'avidité du néocolonialisme comme des dirigeants corrompus.

C'est aussi à Bruxelles que Bernard Foccroulle lui confia, en 2005, sa première mise en scène d'opéra, pour La Flûte enchantée de Mozart. Son monde très singulier – en noir et blanc, en ombres chinoises et en dessins au fusain qui s'effacent et renaissent – a fait son succès dans le monde entier autant que son engagement social et politique évident et subtil.
C'est aussi à Bruxelles qu'il a rencontré des personnalités qui l'ont toujours accompagné, comme Sabine Theunissen qui a déjà réalisé 33 scénographies d'expositions pour lui à travers le monde et a créé celle aujourd'hui à Bozar, inspirée par le circuit circulaire des salles d'Horta.
Cette exposition est une manière passionnante et même ludique d'entrer dans le cerveau foisonnant de l'artiste sud-africain. La visite débute par une belle peinture en trompe-l'œil sur l'escalier du hall Horta. La première et la dernière salle du circuit de l'exposition sont d'ailleurs une évocation de l'atelier de Kentridge à Johannesburg.
Entre les deux, douze salles où, dans chacune, on explore une de ses grandes productions avec films, animations, chants, dessins, maquettes, poupées. On n'y retrouve dès lors pas une œuvre magnifique, mais trop grande (50 m de long) : la magnifique procession en ombres chinoises avec chants et danses macabres qu'on avait admirée à Bruges, Amsterdam, Salzbourg et Arles.

À Bozar, pour chaque salle, un texte sur un mur accompagne le visiteur pour contextualiser l'œuvre. Le commissaire de l'expo est Tarek Abou El Fetouh.
Kentridge insiste toujours sur la notion d'association, de collage. Il explique qu'en faisant se rencontrer des équipes, en faisant coexister des fragments de la réalité, il pourra "révéler l'invisible".
L'atelier et le cerveau de l'artiste
Son exposition porte un titre surréaliste, tiré de la nouvelle Le Nez de Gogol, "I am not me, the horse is not mine".
William Kentridge compte parmi les artistes contemporains les plus protéiformes, son art mêle le poétique et le politique, l'Afrique et l'Europe. On est souvent subjugué, amusé ou charmé par ses films d'animation figuratifs et expressionnistes à la manière des Allemands d'avant-guerre, mais, en même temps, ces films parlent de notre monde et de ces drames anciens et d'aujourd'hui.

On peut rappeler qu'il est juif, blanc, fils d'un avocat de Johannesburg spécialisé dans la défense des victimes de l'apartheid, né dans cette ville en 1955. Kentridge est un personnage atypique. Il a suivi des cours de sciences politiques et de théâtre, avant d'opter pour le dessin. Ses premières œuvres étaient déjà marquées par son combat contre l'apartheid. Une préoccupation politique qu'il n'a jamais abandonnée.
Si beaucoup d'artistes africains ont émigré en Europe ou aux États-Unis pour y travailler, lui est toujours resté en Afrique du Sud, même s'il constate et regrette aujourd'hui, une régression des possibilités pour un artiste de s'y épanouir. "C'est à Johannesburg que j'ai mes racines, mes ateliers, les danseurs, chanteurs et performeurs avec qui je travaille et les artisans qui font mes tapisseries. Si je partais à Londres je devrais amener 70 personnes avec moi !"
Le long du parcours on découvre aussi des dessins que Kentridge a réalisés directement sur les murs de Bozar. Il ne cesse jamais de dessiner, le dessin reste la base de tout son travail.
Il nous avait expliqué l'analogie entre l'atelier et le cerveau de l'artiste : "Marcher, penser, traquer l'image. Je passe des heures dans l'atelier à marcher, faire les cent pas dans l'espace pour réunir l'énergie et trouver la clarté qui me permettra de tracer le premier trait. C'est moins une période de planification d'un projet qu'une façon de laisser décanter des idées. Dans l'atelier, le travail débute, fragmenté en croquis, dessins, photographies de presse, cartes postales affichées aux murs ; et puis les éléments sont reconstruits en film, en dessins, pour être ensuite renvoyés dans le monde. C'est un exemple de comment on construit la signification dans le monde. C'est très important, parce que ça démontre qu'il n'existe pas une vérité extérieure, mais que c'est toujours une action de construction par chacun de nous et qui traverse le monde."

Ubu roi et le Nez
Le parcours commence par son travail de 1997 sur Ubu Roi de Jarry, adaptant cette pièce du théâtre de l'absurde en critique politique de l'apartheid. Aujourd'hui, il voit en Trump l'illustration que cette pièce reste bien actuelle. "Trump a les trois caractéristiques d'Ubu Roi : il se pose en victime, il gonfle toujours à l'excès ses capacités et ne cesse de vanter ses réalisations. " Ubu Roi avait sur son ventre une spirale emblématique centrée sur son seul nombril.
Dans la salle suivante, on est entouré des vidéos et dessins autour de la nouvelle Le Nez de Gogol qu'il adapte en 2008, texte qui raconte comme un fonctionnaire de la Russie tsariste découvre un jour que son nez a disparu. Gogol fait ainsi la satire de la fragilité de l'identité et de la rigidité des hiérarchies de classes.
Kentridge vante la qualité de l'absurde et de l'humour comme outils pour faire sortir une réalité. "L'absurde est en fait une manière à la fois précise et fructueuse de comprendre le monde. Pourquoi nous intéresserions-nous à une histoire manifestement impossible ? Parce que, comme le dit Gogol, c'est justement l'impossible qui se produit sans cesse."

Toute sa méthode en studio est le contraire de l'IA (intelligence artificielle), nous dit-il. "Je mets les gens ensemble, ils partagent les émotions, leurs transpirations. Rien n'est prévu au départ. Le poème doit être plus intelligent que le poète car c'est ce travail commun qui produit une révélation." Kentridge a appelé le centre d'expérimentations de formes nouvelles qu'il a créé du nom paradoxal de "The Centre for the Less Good Idea".
La salle suivante, Waiting for the sybil, explore la manière dont le futur peut ou non être connu. Avons-nous des sibylles aujourd'hui ?
Si Kentridge a travaillé avec des auteurs classiques, des musiciens, des danseurs, il a aussi collaboré avec des scientifiques pour The Refusal of Time, s'intéressant à la question insoluble de ce qu'est le temps et peut-il être matérialisé sur scène. Entouré de métronomes géants, on revoit comment dans son œuvre d'animation, les actes réitérés du dessinateur – dessiner, effacer, redessiner – laissent derrière eux sur le papier des traces fantomatiques, signes de l'écoulement du temps.
La question du temps est liée à celle de notre mort. Kentridge, né en 1955, ne s'en émeut pas, "Je continue à travailler chaque jour comme si cela n'arrivera pas et, de plus, mon père est mort à 103 ans !"
Assis sur le pont d'un bateau
Souvent, il s'était filmé lui-même dans des sketches pleins de magie et de mélancolie, à la manière de Méliès : il s'agite dans son atelier, ses dessins lui échappent, il se transforme en fusain, les feuillent volent, sa machine à café devient la machine spatiale pour explorer la lune.
C'est justement l'impossible qui se produit sans cesse.
Il crée des "paysages oniriques dadaïstes" avec processions et machines à porte-voix.
Plus loin, on peut suivre, assis comme sur le pont d'un bateau, une de ses dernières productions, The Great Yes, The Great No, un opéra de chambre inspiré des pratiques d'avant-garde du XXe siècle. On y raconte qu'en 1941, un cargo quittait le port de Marseille à destination de la Martinique. Il emportait à son bord des passagers fuyant la guerre et les persécutions du régime de Vichy contrôlé par les nazis. Il en fait une fiction en invitant d'autres personnages du passé et du futur à embarquer sur ce navire très particulier, de Breton et Trotsky à Frantz Fanon et Frida Kahlo.

Avec l'œil de Kentridge, on rencontre encore Kafka et Sophiatown, la banlieue métissée de Johannesburg qui fut le théâtre de conflits fréquents avec les autorités dans les années 1950.
L'exposition est conçue comme un voyage dans l'univers et même dans la tête de Kentridge; Bozar y ajoute une rencontre avec lui, ses films et des concerts dont le sublime Winterreise de Schubert chanté par Matthias Goerne avec les images de Kentridge, créé pour Foccroulle au festival d'Aix en 2014 et qui sera programmé le 14 avril 2027.
Kentridge, Bozar, du 18 septembre au 7 mars 2027