Dustin Hoffman, un acteur méthodique
Avec une cinquantaine de films à son actif, l'acteur américain a transformé le cinéma hollywoodien.
- Publié le 06-07-2016 à 11h50
- Mis à jour le 06-07-2016 à 11h54
Avec une cinquantaine de films à son actif, l'acteur américain a transformé le cinéma hollywoodien. Avec Al Pacino et Robert De Niro, Dustin Hoffman incarne la trinité des comédiens américains qui, par leur jeu, façonné par l'Actors Studio, ont participé à la révolution du Nouvel Hollywood durant les années 70. Comme ses potes Robert Duvall et Gene Hackman avant lui, Hoffman - pas le prototype du beau gosse - a gagné ses galons en prenant des risques dans ses choix, en imposant son jeu naturel et son charisme à chacun de ses personnages.
Et ce dès Le lauréat en 1967. Hoffman y campe un jeune étudiant qui séduit Anne Bancroft, une amie de ses parents… "And here's to you, Mrs Robinson,/Jesus loves you more than you will know…" Autant que le classique de Mike Nichols (qui reçut l'Oscar du meilleur réalisateur pour ce film), le refrain folk entêtant de Simon et Garfunkel est resté dans la mémoire collective, associé pour toujours au visage juvénile de Dustin Hoffman…

(A 30 ans, Dustin Hoffman est "Le lauréat" de Mike Nichols, craquant pour Anne Bancroft)
Pourtant, avant de triompher au grand écran dès son deuxième film - il tenait la même année un petit rôle dans The Tiger Makes Out d'Arthur Hiller -, Dustin Hoffman aura pas mal galéré. C'est que rien ne prédestinait le jeune homme à la comédie. Même si son père travailla un temps comme décorateur de plateau aux studios Paramount et si son prénom lui fut donné en hommage au comédien de théâtre Dustin Farnum. Le gamin se voyait plutôt pianiste de jazz, comme sa mère.
Né en 1937 dans une famille juive originaire de Roumanie et d'Ukraine, le petit Dustin est l'inverse de son grand frère, le sportif de l'école. Lui est un élève médiocre et au physique ingrat (avec ce grand nez dont se moque son fils dans Kramer contre Kramer). Diplômé du collège en 1955, il étudie d'abord la musique à l'université de Santa Monica mais se rend vite compte qu'il ne sera jamais un grand pianiste - on le voit néanmoins souvent assis derrière le clavier dans ses premiers films. C'est un cours à option de théâtre qui lui donne sa vocation. Lui qui, depuis l'enfance, a toujours fait rire son entourage se lance dans l'aventure et rejoint en 1958 la prestigieuse Pasadena Playhouse, qui a formé Rock Hudson et tant d'autres. La légende veut qu'il s'en soit fait virer au bout de deux ans en compagnie de son complice Gene Hackman; tous deux étant jugés trop médiocres par leurs professeurs.
Les compères ne s'en laissent pas compter et traversent le pays pour rejoindre New York, où Hoffman dort dans la cuisine du petit appartement d'Hackman et de sa femme, avant d'aller squatter chez leur pote Robert Duvall. Là, sa vie ressemble à celle de Michael Dorsey dans Tootsie. Aussi brillant soit-il, l'acteur ne travaille pas assez. Alors, il multiplie les petits boulots : serveur, plongeur, dactylo, gardien dans un hôpital psychiatrique ou encore vendeur de jouets au grand magasin "Macy's".

(En 1979, l'acteur se déchire avec la jeune Meryl Streep dans "Kramer vs. Kramer")
Malgré les doutes de sa famille ("Tu ne peux pas être acteur, tu n'es pas assez beau", lui disait sa tante Pearl), Hoffman persévère et se dirige alors vers la "Méthode", technique théâtrale mise au point par le metteur en scène russe Igor Stanislavski. Refusé à cinq reprises à l'"Actor's Studio", dirigé à l'époque par le célèbre Lee Strasberg, il est finalement accepté alors qu'il donnait la réplique à un ami lors d'une audition… Là, il peaufine son jeu, devient un perfectionniste, travaillant sur l'improvisation, la mémoire sensorielle et le passé de ses personnages…
Décrochant des apparitions dans des séries télé et des téléfilms (comme "The Naked City" en 1962), l'acteur trouve enfin un premier rôle sur les planches, interprétant "En attendant Godot" de Samuel Beckett au Playhouse Théâtre en 1964. Suivra en 1966 "Eh ?", qui lui vaudra plusieurs prix. C'est dans cette farce que Mike Nichols le repère pour lui offrir le premier rôle du Lauréat, avec une première nomination à l'Oscar à la clé. Cette fois, la carrière d'Hoffman est lancée et débute une période incroyablement riche artistiquement.
Dans les années 70, Dustin Hoffman va en effet accompagner les mutations du cinéma hollywoodien en campant une série de antihéros qui marqueront l'histoire du 7e Art. Dès 1969, il révèle son génie de la composition en donnant vie à un clochard céleste dans le très beau et assez expérimental Macadam Cowboy de John Schlesinger. Boiteux, souffreteux, l'acteur est à la fois drôle et déchirant, arpentant les rues de New York aux côtés de Jon Voight, en jeune Texan qui se rêve gigolo. Inoubliable en faux Indien dans Little Big Man d'Arthur Penn en 1970, il impressionne dans l'ultraviolent et toujours dérangeant Straw Dogs de Sam Peckinpah, où il doit subir le racisme dans un petit village anglais. Mais ce n'est que l'année suivante qu'il trouve son premier grand succès populaire avec Papillon de Franklin Schaffner, dans lequel il aide le roi de l'évasion Steve McQueen à se faire la belle d'une prison de haute sécurité.
Hoffman enchaîne alors les grands films : Lenny (1974) de Bob Fosse (biographie en noir et blanc très inspirée du roi du stand-up et de la provocation Lenny Bruce), Les hommes du président (1976) d'Alan Pakula (impeccable adaptation de l'enquête des journalistes du "Washington Post" sur le Watergate, dont il partage l'affiche avec Robert Redford), Marathon Man (1976) (où il retrouve Schlesinger pour un thriller aussi noir qu'efficace) ou encore Le récidiviste (1978), un drame social sur l'impossible réinsertion d'un détenu sorti de prison. S'il souhaitait dans un premier temps réaliser le film, il laisse finalement la caméra à son vieux comparse de Broadway Ulu Grosbard, ancien tailleur de diamants anversois reconverti en producteur de théâtre et réalisateur.

(En 1982, Hoffman trouve avec "Tootsie" de Sydney Pollack l'un de ses plus grands rôles)
La décennie se clôt sur la consécration grâce à Kramer contre Kramer de Robert Benton en 1979, où Hoffman joue un père accro au boulot obligé d'élever seul son fils après le départ son épouse. Impressionnant de naturel, tant dans les scènes quotidiennes avec son fils que dans les scènes de crise avec la délicate Meryl Streep, l'acteur est au sommet de son art et décroche son premier Oscar et son premier Golden Globe.
Deux ans plus tard, Sydney Pollack lui offre un rôle en or dans Tootsie. L'acteur s'inspire de ses débuts de jeune comédien tirant la chandelle par les deux bouts pour camper Dorothy Michaels, ce travesti grandiose amoureux de sa collègue de sitcom Jessica Lange. Une satire brillante du monde de la télévision et de Broadway qui permet à Hoffman de décrocher un nouveau Golden Globe et une cinquième nomination à l'Oscar pour ce "défi ultime pour un acteur" : devenir une femme.
Malgré le succès critique et populaire de cette formidable comédie, débute pourtant une petite traversée du désert pour Hoffman, qu'on ne voit qu'aux côtés de Warren Beatty dans Ishtar, énorme bide signé Elaine May en 1987.
Rare au grand écran, Hoffman en profite pour remonter sur les planches en 1984 dans Mort d'un commis voyageur, la pièce d'Arthur Miller, dont il joue également dans l'adaptation pour la télé réalisée l'année suivante par l'Allemand Volker Schlöndorff. En 1989, il incarne Shylock dans une production du "Marchand de Venise" de Shakespeare.
La même année, Hoffman fait son grand retour au grand écran dans Rain Man, en Raymond Babbitt, "10962 Beachcrest Street, Cincinnati, Ohio". Face à Tom Cruise, il incarne un autiste plus vrai que nature et signe un de ses plus grands rôles de composition, qui lui permet de décrocher son second Oscar… Le film marque aussi le début de sa collaboration avec Barry Levinson, qui le fera tourner dans Sleepers en 1996 (pour la première fois face à Bob De Niro), dans la géniale comédie politique Des hommes d'influence en 1997 (toujours aux côtés de De Niro) et dans Sphere avec Sharon Stone en 1998, film de science-fiction d'après Michael Crichton.

(En 1989, l'acteur décroche son second Oscar pour son rôle d'autiste dans "Rain Man")
Durant les années 90, Dustin Hoffman s'essaye en effet à un cinéma nettement plus populaire, voire aux blockbusters. Pour Steven Spielberg, il est ainsi Hook, un Capitaine Crochet qu'il rend presque sympathique face à Robin Williams en Peter Pan vieillissant. Il sera également un Héros malgré lui pour Stephen Frears en 1992 ou la Conscience de la Jeanne d'Arc de Luc Besson en 1999.
Au tournant du millénaire, désormais sexagénaire, Dustin Hoffman ne trouve plus de premiers rôles (sinon en 2009 face à Emma Thompson dans la comédie romantique Last Chance for Love), même s'il continue d'habiter chacun de ses personnages avec la même dévotion. Surtout, il s'amuse ! En 2003, il joue pour la première fois aux côtés de son vieux pote Gene Hackman dans Runaway Jury, thriller juridique efficace d'après John Grisham. En 2004, il replonge dans l'univers de Peter Pan et de son auteur J. M. Barrie dans l'émouvant Finding Neverland de Marc Forster, avec Johnny Depp. Il retrouvera le cinéaste anglais deux ans plus tard dans le vertigineux Stranger Than Fiction. Il incarne encore un enquêteur psychique délirant dans I ª Huckabees de David O. Russell, tandis qu'il offre la réplique à De Niro dans Mon beau-père, mes parents et moi (2005) et Mon beau-père et nous (2010). Ou prête sa voix à dessins animés, dont la série Kung-Fu Panda.
Cela fait presque cinquante-cinq ans que Dustin Hoffman arpente les plateaux de cinéma, où il a imposé un style de jeu unique, forgé par un talent naturel et la méthode Actor's Studio. Et à 78 ans, il n'a pas renoncé ! Il tourne actuellement à New York aux côtés de Ben Stiller dans Yen Din Ka Kissa, sous la direction de Noah Baumbach. En 2012, trente-quatre ans après l'essai avorté du "Récidiviste", l'acteur se décidait même à passer enfin à la réalisation avec Quartet. Difficile, dans cette charmante comédie British sur d'anciens musiciens dans une maison de repos qui veulent continuer de chanter, de ne pas voir Hoffman projeter ses propres interrogations d'acteur vieillissant. "J'ai été quelqu'un", s'y lamente Maggie Smith. Ne trouvant plus vraiment de rôles à hauteur de son talent, Hoffman n'est sans doute pas loin de penser la même chose…
Ses rôles marquants
1967 : The graduate (Le lauréat) de Mike Nichols. Bafta du meilleur acteur et nomination à l'Oscar.
1969 : Macadam Cowboy de John Schlesinger. Bafta et David di Donatello du meilleur acteur.
1970 : Little Big Man d'A. Penn.
1971 : Straw Dogs (Les chiens de paille) de Sam Peckinpah.
1973 : Papillon de Fr. Schaffner.
1974 : Lenny de B. Fosse. Nominations au Golden Globe et à l'Oscar.
1976 : Marathon Man de John Schlesinger. David du meilleur acteur.
1976 : Les hommes du président d'Alan Pakula. Nomination au Bafta.
1978 : Straight Time (Le récidiviste) d'Ulu Grosbard.
1979 : Kramer contre Kramer de Robert Benton. David, Golden Globe et Oscar du meilleur acteur.
1981 : Tootsie de Sydney Pollack. Golden Globe et nomination à l'Oscar.
1985 : Mort d'un commis voyageur de Volker Schlöndorff. Golden Globe du meilleur acteur (téléfilm).
1988 : Rain Man de Barry Levinson. David, Golden Globe et Oscar.
1990 : Dick Tracy de W. Beatty.
1991 : Hook de Steven Spielberg.
1992 : Hero (Héros malgré lui) de Stephen Frears.
1997 : Des hommes d'influence de B. Levinson. Nomination à l'Oscar.
1998 : Sphere de Barry Levinson.
2004 : I love Huckabees (J'adore Huckabees) de David O. Russell.
2004 : Finding Neverland (Neverland) de Marc Forster.
2006 : Le parfum , histoire d'un meurtrier de Tom Tykwer.
2006 : Stranger than Fiction (L'incroyable destin de Harold Crick) de Marc Forster.
2008-2016 : saga Kung-fu Panda (voix de Shifu).
2015 : The Program de St. Frears.