Ni triomphe, ni comédie: que faut-il retenir de cette 44e cérémonie des César?

- Publié le 23-02-2019 à 09h41
- Mis à jour le 24-02-2019 à 20h49

Belle soirée pour "Les Frères Sister", "Jusqu'à la garde", "Ni juge, ni soumise".
Merci Thierry !
"Je me demande ce que deviennent les personnages après le film", s'interroge Philippe Katerine avec, dans les bras, son César du meilleur second rôle masculin (Le Grand Bain). De mémoire de spectateur, on ne se rappelle pas avoir entendu une actrice, un acteur, s'inquiéter de ce qu'était devenu leur personnage. On imagine alors Thierry, le nageur synchronisé, le concierge de la piscine, médusé devant sa télé, regardant Philippe Katerine prendre de ses nouvelles. Ce fut une très belle surprise de cette 44e cérémonie. Pas la seule.
Le grand plouf
La surprise qu'on attendait, celle de voir de belles comédies récompensées, ne s'est pas produite. Avec un seul trophée, Le Grand Bain a fait le grand plouf. Et rien, non plus, pour En liberté, comme rien pour Le Sens de la fête l'an dernier, c'est navrant. Et dommageable car ce symbole de qualité se trouve dévalorisé par ce César du public récompensant Les Tuche 3, le plus gros succès 2018, d'une rare vulgarité. Il fut remis à son réalisateur par le père de Kad Merad, le maître de cérémonie.

Audiard Legrand
On s'attendait à un éparpillement des César, ce fut le cas avec pas moins de huit longs métrages primés, dont deux émergeaient cependant distinctement. Ils étaient même équitablement partagés. Quatre compressions pour le meilleur réalisateur, Jacques Audiard et son western Les Frères Sister , et quatre compressions pour le meilleur film, Jusqu'à la garde de Xavier Legrand.
Prophète dans son pays, le vieux briscard ne sait plus où ranger ses César, ne sait plus quoi dire dans ces circonstances. Alors il a parlé de son admiration pour ses confrères et consœurs. Surprenant. Quant au débutant qui décroche le César suprême dès son premier film, il ne savait dire que "Wow", en attendant que l'émotion relâche son étreinte.
Trois César - espoir masculin, féminin, premier film - pour Shéhérazade. Ce film marseillais, qui n'a pas été distribué en Belgique, fut la surprise du palmarès. Pour les lauréats aussi. Dylan Robert sortait de prison quand il fut engagé. Ce n'est pas toutes les éditions qu'on remercie un assistant social.
Alex Lutz décroche le César du meilleur acteur pour son film Guy, dans lequel il incarne un vieux chanteur entre Claude François et Adamo. Sa performance s'est trouvée crédibilisée par le César de la meilleure musique originale offert à ses compositeurs Vincent Blanchard et Romain Greffe. Ceux-ci y croyaient tellement peu qu'ils n'avaient rien préparé. "Car c'est toujours à deux mètres du buffet qu'on se casse la figure", dira l'un d'eux.
Le silence autour de la pédocriminalité
Deux César ont récompensé Les Chatouilles, ce film au cours duquel Andréa Bescond met en scène son parcours douloureux de petite fille abusée. Elle ne pouvait rater l'occasion de rappeler qu'un enfant sur cinq est victime d'agression sexuelle.
Les César, c'est aussi une tribune. Léa Drucker a dédié son prix de la meilleure actrice à toutes les Miriam (son personnage), à toutes les femmes pour qui la violence conjugale, ce n'est pas de la fiction. 125 sont mortes en France en 2018, déjà 25 en 2019.
Et comme le hors-champ est souvent plus fort que l'image, le silence s'est fait plus puissant que la parole lorsque le réalisateur du court métrage d'animation césarisé est resté muet dix longues secondes devant le micro, avant d'expliquer que toutes les dix secondes un enfant était agressé. Rompre le silence autour de la pédocriminalité fut le combat de la soirée. Un combat qui reviendra l'an prochain avec Grâce à Dieu de François Ozon et Nos vies formidables de Fabienne Godet.

Deux César et demi
Côté belge, Virginie Efira et Cécile de France ne furent pas à la fête. Le César du meilleur second rôle ne pouvait échapper à Karin Viard, en mère toxique des Chatouilles. Et Léa Drucker, meilleure actrice, a bénéficié de l'effet Jusqu'à la garde.
Pas de César du meilleur film étranger, non plus, pour Girl et Nos Batailles mais bien celui du court métrage pour Les Petites Mains, coproduction franco-belge réalisée par Rémi Allier, formé à l'IAD.
En revanche, Benoît Debie a décroché le César de la photo pour avoir lumineusement réinventé l'éclairage du western de Jacques Audiard, dans une audacieuse gamme de rouges.
Et enfin, le César du meilleur documentaire est allé à Ni juge, ni soumise. Les réalisateurs Jean Libon et Yves Hinant sont montés sur scène, accompagnés de la juge Anne Gruwez qui avait finement préparé son intervention. "Le dernier mot sera pour moi, pour remercier de tout mon cœur Magit, Hiram et tous les autres. Ce sont des gens auxquels je tiens. Ce sont des gens qui ont un avenir, si nous le voulons."
Le palmarès
Film : Jusqu'à la garde de Xavier Legrand
Réalisateur : Jacques Audiard (Les Frères Sisters)
Actrice : Léa Drucker (Jusqu'à la garde)
Acteur : Alex Lutz (Guy)
Second rôle féminin : Karin Viard (Les Chatouilles)
Second rôle masculin : Philippe Katerine (Le Grand Bain)
Film étranger : Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda
Premier film : Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin
Film d'animation : Dilili à Paris de Michel Ocelot
Documentaire : Ni juge ni soumise, de Jean Libon et Yves Hinant