Émilie Dequenne, vingt ans après "Rosetta": "C'était hors norme d'avoir 17 ans et de se voir confier une responsabilité énorme"

- Publié le 27-06-2019 à 15h37
- Mis à jour le 27-06-2019 à 15h38

Logiquement, c'est à Cannes que Rosetta aurait dû fêter ses 20 ans, en mai dernier. Mais les Dardenne étaient mobilisés par Le jeune Ahmed, Émilie Dequenne retenue sur le tournage intensif d'une mini-série.
On ne pouvait pas laisser passer l'anniversaire de la première Palme d'or, de la mise sur orbite d'Émilie Dequenne, de l'événement qui a changé le visage du cinéma aux yeux des décideurs belges, prenant conscience que le talent est là, que le cinéma pouvait prendre une part dans la reconversion économique. Alors, le Briff (Brussels International Film Festival) s'est chargé de cette projection aux vingt bougies, en présence des frères, de Fabrizio Rongione et d'Émilie Dequenne.
Elle en a parcouru du chemin depuis ce 23 mai 1999 où elle reçut le prix d'interprétation féminine du Festival de Cannes des mains de Johnny. Histoire de ne pas se laisser enfermer dans le créneau "auteurs", elle tourne rapidement Le Pacte des loups, un film de genre réalisé par Christophe Gans. Ensuite, elle est Une Femme de ménage pour Claude Berri, derrière le bar de L'Équipier de Philippe Lioret, chanteuse débutante dans Ma vie d'artiste, une jolie comédie de Marc Fitoussi. Elle est La Fille du RER de Téchiné et bien sûr la tragique héroïne de À perdre la raison de Joachim Lafosse qui lui vaudra un deuxième prix d'interprétation à Cannes dans la section "Un certain regard" cette fois.
Dans Pas son genre, Lucas Belvaux la voit à Arras, en coiffeuse délurée dont la vitalité séduit un jeune philosophe parisien. Le film suivant, elle est toujours dans le Nord, mais en infirmière à domicile qui se laisse séduire par le discours du Front national (Chez Nous). Dans un film comme dans l'autre, l'aventure se termine par un Magritte de la meilleure actrice.
Mais le cinéma n'occupe pas tout l'espace, elle est aussi active à la télé. En septembre dernier, elle était l'une des stars du Festival de la Fiction TV de la Rochelle, à l'affiche de trois nouveautés : Une vie après, de Jean-Marc Brondolo, À l'intérieur, la série du Belge Vincent Lannoo et Le Crabe et moi de Yann Samuel. Et puis, il y a le théâtre. 150 représentations de Mademoiselle Julie, mis en scène par Didier Long l'ont profondément transformée.
Avant de faire ses valises pour des vacances en Corse, Émilie Dequenne a pris place dans la machine à remonter jusqu'en mai 1999 tout en survolant sa carrière.
À l'occasion de cet anniversaire, avez-vous revu le film ?
Ni celui-là, ni les autres. Quand j'ai fait un film, j'arrive à le voir, à en profiter, une fois. La deuxième fois, je ne fais que regarder ce que j'ai fait, pas fait. Et puis, me voir et m'entendre avec vingt ans de moins, c'est trop bizarre.
Il y a vingt ans, vous m'aviez demandé s'il était possible d'acheter les photos des photographes qui vous mitraillaient. Vous vouliez un souvenir, mais vous n'imaginiez pas que ce moment allait changer votre vie ?
Siiiiii. Tout le tralala cannois, la montée des marches, le photo-call, les belles robes prêtées ; je ne m'y attendais pas. On n'était pas encore à l'ère numérique et je me demandais s'il allait me rester quelque chose de cette folie-là. En revanche, je m'étais dit avant d'aller à Cannes : "Montre qui tu es dans la vie, montre que tu n'es pas Rosetta, car c'est ici que tu as une chance qu'on te propose d'autres films."
20 ans après, qu'est-ce que "Rosetta" réveille en vous ?
Une sensation de tourbillon. Tout s'est passé à une vitesse folle, je ne me souviens de presque rien. À Cannes, Marie-Christine Damiens, l'attachée de presse française des frères s'est occupée de moi. Mais le retour en Belgique fut très violent car il n'y avait plus d'encadrement. À l'aéroport, une équipe de télé s'est littéralement jetée sur moi, les journalistes rentraient chez papa et maman. C'était pénible. J'étais épuisée. J'aurais voulu revenir en arrière, ne pas gagner le prix, tellement ce fut violent pendant quinze jours. La joie s'est vraiment transformée en souffrance.
Ce que je garde de Rosetta, c'est surtout le tournage, une expérience de vie hors norme. Ce n'était pas Cannes qui était hors norme, c'était d'avoir 17 ans, d'avoir juste fini ses études et de se voir confier une responsabilité énorme. C'était d'être dans le monde du travail, avec des adultes et de prendre un plaisir fou. J'étais vraiment heureuse. Je rêvais de cela depuis toute petite et la réalité me plaisait : le travail d'équipe, l'énergie commune. Un palmarès, c'était un peu dégueulasse car seulement les frères et moi sommes montés sur scène mais pour moi, c'était toute une équipe qui était récompensée.
L'étiquette "Rosetta" fut-elle difficile à décoller ?
Pas en Belgique. C'était magique, la première Palme d'or et une sorte de success story autour de moi. En France, c'était le contraire, j'étais celle qu'on avait été chercher dans une caravane. Mais ça n'a pas duré. Rosetta n'a pas été une étiquette mais un label de qualité, un AOC. Je me suis vite sentie légitime grâce au prix d'interprétation. Tourner Rosetta m'a appris quelque chose de fondamental : ne pas avoir de distance, y aller à 100 %, me fier uniquement au regard du metteur en scène. Ce n'est pas à moi à décider si ce que je fais est bien ou pas, c'est le réalisateur qui voit. Parfois, pas de bol, le mec ne voit rien (rires). Mon idéal est de fabriquer le moins possible et d'être le plus possible. Si votre partenaire joue tout seul, alors, il faut fabriquer, il n'y a pas le choix, mais je souffre.
Grâce à ce prix d'interprétation, le plus dur était-il fait ?
Quand on fait le métier qu'on aime rien n'est dur mais le prix m'a permis de choisir tout de suite. Je me suis dit : "Si je choisis bien, si je ne fais pas l'idiote, je peux envisager de durer". Mon idée, c'était de faire ce métier le plus longtemps possible. J'ai eu la chance d'avoir été bien entourée, par ma famille, mes parents, par les frères Dardenne et par mon agent, Danielle Gain, qui s'occupe toujours de moi aujourd'hui.
Votre filmographie a-t-elle un fil rouge ?
Oui, mon propre désir, mon ressenti, mon intuition. Je n'y vais pas quand je ne le sens pas. Même dans les périodes moins fastes, quand le choix était plus restreint, j'ai toujours tenu bon. Je n'arrive pas à faire des films qui ne me touchent pas, qui ne me parlent pas. Cela doit avoir du sens pour moi. Je ne peux pas faire un film pour faire un film. Il faut que cela résonne, que je m'engage, même si ce n'est pas forcément un engagement citoyen comme dans Chez Nous. Je me fatigue vite quand les rôles ne sont pas intéressants.
Quand on pense à Émilie Dequenne, on entend deux chansons, "Femmes, je vous aime" dans "À perdre la raison" et "I will survive" dans "Pas son genre".
Je travaille avec la musique pour nourrir telle ou telle émotion. Pour moi, les émotions, les énergies, sont liées à des chansons. J'ai une playlist dont je me sers pour rechercher des émotions. Je ne suis pas la seule à le faire. J'ai découvert que Marion Cotillard utilisait le même morceau que moi, pour la même émotion.
Les prix, les tapis rouges, les projecteurs, les avant-premières, la célébrité ; quels sont les revers de la médaille de la vie d'actrice ?
Pour moi, c'est tout cela le revers de la médaille. Ce que j'aime, c'est être en tournage. Tous ces à-côtés peuvent sembler chouettes, un prix ça fait plaisir ; mais la représentation, c'est pas mon truc, je préfère me cacher derrière mes personnages. Je prends le bus, le métro, je fais mon marché avec mon chariot, je tiens un stand à la fancy-fair de l'école de ma fille, j'ai besoin d'une vie normale.
Comment le cinéma a-t-il changé en vingt ans ? Le matériel, le numérique a-t-il modifié votre travail ?
Un peu le maquillage et les réglages lumière. Mais, on ne fait pas plus de prises, c'est étonnant. Aujourd'hui, on pourrait faire 100 prises sans conséquences financières mais il faut du temps et il y en a de moins en moins. On travaille beaucoup plus vite.
Les décideurs ont changé. Les chaînes de télé ont davantage leur mot à dire et les castings se font parfois en fonction du nombre de followers sur Instagram. Parfois, on se demande si on n'a pas confié le casting à un algorithme. Tout n'est pas négatif, la barrière entre télévision et le cinéma est tombée grâce aux séries.
Pendant ces vingt ans, vous avez fait énormément de rencontres. Quel est le premier nom qui vous vient à l'esprit ?
Claude Berri. Le premier film que j'ai vu au cinéma après les Walt Disney, c'était un film de Claude Berri : Manon des sources. Alors, jouer dans un film (Une femme de ménage) de Claude Berri, c'était vraiment spécial. Il était malade, en grosse dépression et il était d'une douceur infinie. Ce film s'est déroulé dans une sorte de bulle. J'ai beaucoup de souvenirs de cinéma liés à Claude Berri. Germinal, par exemple, s'était tourné dans ma région. Quand j'étais gamine, on allait manger au restaurant le Napoléon, je voyais les photos de Carmet, Renaud, Depardieu. Et je me disais, c'est peut-être possible de faire du cinéma, même dans ma région.
