Le travelling latéral selon Jim Jarmusch

- Publié le 19-07-2019 à 07h30

Depuis son arrivée en gare de La Ciotat, le train a beaucoup donné au cinéma. Même ses rails pour le travelling.
En langage cinématographique, le travelling est un déplacement de la caméra au cours de la prise de vues. La trajectoire d'un travelling peut être frontale (travelling avant, travelling arrière), latérale (vers la droite ou vers la gauche), en croissant ou circulaire. Travelling est d'ailleurs un faux anglicisme ; les équipes anglophones utilisent d'autres termes plus précis comme tracking shot, dolly shot ou trucking shot.
Jim Jarmusch est un maître du travelling latéral. Son premier film, qui lui vaudra la Caméra d'or en 1984 à Cannes, commence d'ailleurs par un travelling. Mais c'est bien le seul de Stranger than paradise, œuvre très radicale, tout en plans fixes et fondus au noir. Le cinéaste new-yorkais ne travaillera cette figure de style qu'à partir de son film suivant, Down by law.
Au départ d'un corbillard, on glisse le long des bungalows aux balcons en fer forgé, façon Nouvelle-Orléans, jusqu'à Jack (John Lurie) qui dit deux phrases. Et puis, comme s'il était arrivé à son terminus, le travelling repart alors dans l'autre sens, jusqu'à Zack (Tow Waits) en pleine scène de ménage avec Ellen Barkin.
Noir et blanc satiné, jeu distancié, mouvements superbes le long des grilles de la cellule où se trouvent désormais les deux hommes ; style et musique créent une atmosphère qui identifie Jarmusch instantanément.
Travelling et fondu au noir sont, sans doute, la marque de l'influence de Kenji Mizoguchi sur l'esthétique du réalisateur new-yorkais. En effet, l'utilisation récurrente du travelling confère une suprême élégance aux films du cinéaste japonais. Son œuvre la plus célèbre, Les Contes de la lune vague après la pluie (1953) est marquée par un travelling sublime longeant le rivage d'un lac où un homme a débarqué sa femme qui refuse de le suivre dans sa course au profit. De même, Mizoguchi séparait les actions par des fondus au noir. "Pour se laver les yeux", disait-il.
La spécificité des films de Jim Jarmusch, c'est un rapport particulier au temps et à l'espace. On y trouve beaucoup de plans longs, de ralentis, de temps suspendus, de boucles, mais son geste artistique le plus régulier, c'est le travelling latéral qui est à la fois du temps et de l'espace.
Les films de Jim Jarmusch, eux-mêmes, relèvent du travelling. Dead Man traverse les USA, d'est en ouest. Mystery Train (notre photo) met en parallèle trois histoires de voyageurs - un couple d'adolescents japonais, une jeune veuve italienne, un loser britannique - de passage dans la ville d'Elvis. Et Night on Earth est un travelling, en cinq taxis, autour de la terre, le temps d'une nuit, de L.A. à Helsinki.
Toutefois les travellings atmosphériques de Jarmusch ne permettent pas de répondre aux interrogations éthiques de la Nouvelle Vague : "La morale est affaire de travellings", selon Rivette, alors que pour Godard, c'était : "Les travellings sont affaire de morale".
