Cédric Kahn: "L'autobiographie ne donne pas du talent, ni de la légitimité"
Cédric Kahn signe "Fête de famille", un film qui parle du retour d'une fille prodigue, maniaco-dépressive et qui injecte tension et humour dans un dîner d'anniversaire qui, de loin, rappelle "Festen".

- Publié le 04-09-2019 à 13h30
- Mis à jour le 04-09-2019 à 13h34

Cédric Kahn signe "Fête de famille", un film qui parle du retour d'une fille prodigue, maniaco-dépressive et qui injecte tension et humour dans un dîner d'anniversaire qui, de loin, rappelle "Festen". Entretien.
La Prière en 2018, Fête de famille en 2019. Soit, un film par an, vous avez méchamment appuyé sur l'accélérateur.
Les circonstances. J'ai écrit cela rapidement. Deneuve a dit oui rapidement, les dates se sont calées rapidement. Le tournage était fixé et le scénario pas encore terminé. Le temps est un atout et un ennemi pour la création. Le cinéma, c'est plutôt lent, réfléchi, remâché. Aller vite, c'était une bonne expérience, on conserve davantage de spontanéité, de légèreté, de comédie.
L'idée originelle, c'est celle d'une trouble-fête de famille ?
Exactement. Le retour de la sœur disparue va tout déstabiliser. C'est une situation très simple qui offre énormément de possibilités. Notamment de montrer une famille confrontée à un problème de santé mentale. C'est quelque chose que je connais mais que je ne traite pas vraiment car on sait peu de choses, on tâtonne dans la part de l'inné et de l'acquis, c'est un terrain très mystérieux. Je ne développe pas l'une ou l'autre théorie au sujet de maniaco-dépression, mais je montre une famille démunie où la mère, le père, les deux frères se positionnent par rapport à cela, émotionnellement, politiquement…
Et le spectateur aussi, qui compatit, est agacé, souffre aussi…
Oui, le spectateur peut se déplacer, peut changer d'avis, être de temps en temps du côté de Claire, et puis du côté de la famille. La mère est dans le déni mais on voit qu'elle sait que sa fille a un problème et on ressent sa tristesse car elle l'aime. Il ne s'agit que d'amour qui peut prendre des formes étranges.
Dès que Claire arrive, la tension s'installe. Elle va monter crescendo, même les touches d'humour ne la font pas baisser.
Je n'ai pas calculé, mais il était clair, dès l'écriture, que je ne pouvais pas aborder ce sujet de façon totalement sérieuse. Il fallait, pendant un temps, que ce soit une sorte de farce, de vaudeville familial sinon, on tombait dans le pathos. C'est un sujet très profond et pourtant je n'envisageais pas de le traiter de façon sérieuse car je pense que malgré le comique des scènes, le spectateur sent instinctivement que ce n'est pas juste pour l'amuser, que le film va quelque part.
Justement, vu la situation de départ, le spectateur peut penser qu'il a déjà vu le film. Et puis, il se rend compte qu'il est imprévisible.
Je ne me rends pas compte mais ça fait plaisir car je ne cherche pas à surprendre le spectateur. En fait, je cherche toujours la même chose, je cherche à capter la vie, à comprendre les êtres, à créer des personnages qui ont l'air d'exister dans la vie réelle, des êtres complexes dont on ne sait pas tout. Je cherche à échapper aux schémas et aux idées toutes faites.
Vous faites le portait d'une famille dont chaque membre semble s'être construit en opposition à un autre.
C'est ma vision de la famille, de la fratrie en tout cas. On est très défini par sa place à l'intérieur de la fratrie. Et quand on se réunit, on reprend sa place de façon quasi automatique. C'est très compliqué de sortir de ce rôle. Je l'ai vécu dans ma famille et j'observe cela dans les autres. Tout le monde n'est pas autorisé à tout. On n'a pas tous la même liberté et je l'observe avec mes propres enfants. Forcément, si on fait un film sur la famille, on le nourrit de choses qu'on connaît. On ne peut écrire sur un sujet sans y mettre de soi mais ça n'a pas d'importance. Dans la littérature, le ciné, beaucoup de choses sont vendues sous l'angle de l'autobiographie mais cela ne donne pas du talent ou de la légitimité.
Quand on est metteur en scène, qu'on a tourné une dizaine de films, est-ce qu'on peut avoir la tentation de se dire : je voudrais tourner avec Catherine Deneuve ? Comme il faut avoir vu le Grand Canyon, une fois dans sa vie ?
Je comprends ce que vous voulez dire mais je n'ai jamais forcé la chose même si elle m'avait envoyé des signes me laissant entendre qu'elle serait partante. Je n'ai jamais cherché un livre, écrit un scénario pour faire jouer un acteur. Catherine Deneuve fait partie des gens que j'avais très envie de faire tourner mais avec ce scénario il y avait une évidence et elle a été accueillante.
Vincent Macaigne et Emmanuelle Bercot, vos frère et sœur du film, sont aussi des acteurs réalisateurs, c'était voulu ?
Il n'y avait rien de prémédité. Avant tout, j'ai pensé qu'ils étaient parfaits pour le rôle. Je ne réfléchis que dans l'intérêt du film. Mais je crois que cela a créé une proximité. Je ne me suis jamais senti avec eux comme un metteur en scène avec des acteurs, d'autant que je jouais avec eux. Je n'étais pas l'artiste qui sait tout, on était comme des camarades de jeu, je leur demandais leur avis, on était comme des frères et sœurs.
Vous avez pris le rôle le moins sympathique, aussi.
Le contraire aurait été d'une grande vulgarité. Je n'ai pas essayé de le rendre sympathique, je l'ai joué le plus rigide possible et ce n'était pas difficile car en jouant ce rôle, je me moquais d'un de mes traits de caractère.
