Bong Joon Ho et l'odeur de la lutte des classes
Bong Joon-Ho fêtera ses cinquante ans, samedi. Il est né le 14 septembre 1969 à Daegu en Corée du Sud. Parasite, son septième métrage, est le film modèle dans son genre. Interview.

- Publié le 11-09-2019 à 17h21

Bong Joon-Ho fêtera ses cinquante ans, samedi. Il est né le 14 septembre 1969 à Daegu en Corée du Sud. Parasite est son septième film après Barking Dog (2000), Memories of Murder (2003), The Host (2006), Mother (2009), Snowpiercer (2013) et Okja (2017) Le déjà culte Memories of Murder se penchait sur une enquête qui eut lieu dans l'atmosphère autoritaire des années 80 en Corée du Sud, après une affaire encore aujourd'hui irrésolue de meurtres en série. Avec The Host qui racontait l'enlèvement d'une jeune fille par une créature étrange vivant dans la rivière Han, il révolutionnait le film de monstres en lui insufflant un propos social incisif. Ensuite vint Mother, le récit d'une femme tentant de sauver son fils d'une incarcération pour un crime qu'il n'avait pas commis. Soit un portrait de l'amour inconditionnel d'une mère. Adapté du Transperceneige, la bédé de Lob et Rochette, Snowpiercer est le dernier train tournant autour de la Terre, désormais une boule de neige géante. En effet, pour lutter contre le réchauffement climatique, des apprentis sorciers ont imaginé d'envoyer un gaz dans l'atmosphère pour la refroidir. L'opération a trop bien réussi, les quelques centaines d'humains survivants sont rassemblés dans une trentaine de wagons. En fin de convoi, les pauvres, les esclaves et puis en remontant, les wagons de la police pour maintenir l'ordre, puis ceux des classes moyennes laborieuses en charge de l'enseignement, de l'agriculture, de la restauration au service des privilégiés qui vivent dans le luxe près de la locomotive. Un blockbuster époustouflant sur la lutte des classes. Enfin, Okja est un conte à la Spielberg qui voit une jeune fille se porter au secours du cochon transgénique qu'elle a élevé pour le compte de la société Mirando (qui rime avec Monsanto). Mija se bat pour retrouver Okja, se bat pour la cause végétarienne et Bong Joon Ho filme les abattoirs comme des camps d'extermination. Si des parents veulent détourner leurs enfants du McDo, c'est exactement le film qu'il leur faut. Très engagé et très doué, le réalisateur livre des films de genre efficaces et inventifs mais interroge aussi la société et notamment les inégalités avec un dosage unique d'humour, d'émotion et de suspense. Avec Parasite, il atteint sa perfection, c'est le film modèle dans son genre.
Interview
Existait-il une raison particulière pour réaliser un film qui confronte les riches et les pauvres ?
J'ai commencé à travailler sur cette idée en 2013, cela fait six ans. Ce thème de la polarisation économique n'avait rien de très coréen, c'était visible partout dans le monde. À cette époque, j'étais en pleine post-production du Snowpiercer dont le sujet est aussi la lutte des classes. Ce thème me préoccupe mais je voulais le traiter dans le contexte coréen quotidien.
D'où vient cette idée - surprenante - d'aborder ce sujet du point de vue de l'odorat ?
(rires) C'est une idée qui convient parfaitement au film. L'odeur est un sujet dont on ne parle pas dans la vie quotidienne. C'est un sujet trop intime, il faut vraiment être proche comme un couple. Donc, il y avait une forme d'ironie à parler d'odeur entre riches et pauvres, deux mondes si éloignés. Dans la vie quotidienne, riches et pauvres suivent des chemins très différents. Dans les trains, ils ne sont pas dans les mêmes wagons, ils ne fréquentent pas du tout les mêmes restaurants. Il n'y a vraiment que dans ces situations de chauffeur, de femme de ménage, de professeur particulier, que riches et pauvres peuvent vivre proches les uns des autres, qu'ils peuvent se renifler.
Qui sont les parasites, les riches ou les pauvres ?
À première vue, ce film se veut une satire d'une famille modeste, quasiment sans abri, qui se comporte en parasite à l'égard d'une famille riche. Mais, c'est le manque d'emploi qui précipite ces gens honorables dans cette situation extrême. Dans le fond, si on regarde bien, c'est la famille riche qui introduit les pauvres dans leur maison car ils ne savent rien faire. L'homme a besoin qu'on le conduise, la femme qu'on fasse la cuisine, les enfants ont besoin de cours particuliers. Ce sont des parasites incapables de se débrouiller par eux-mêmes.
La lutte des classes est-elle inévitable ?
Je pense qu'il peut exister de la sympathie, de la communication, de la compréhension entre les classes sociales et ce film voit la situation de façon tragique. Mais, nous sommes tous conscients qu'il existe un fossé entre riches et pauvres. C'est triste et ce qui est effrayant, c'est la peur que ce problème ne va pas se résoudre avec la prochaine génération, qu'il ne va pas disparaître pour nos enfants. Et quand le fils dit qu'il va travailler dur, pour mener une carrière qui lui permettra, un jour, d'acheter la maison des riches ; le public sait qu'il n'y arrivera jamais, que le fossé est infranchissable et c'est ce qui rend la fin terriblement triste. Et c'est cette émotion que je voulais délivrer. À un moment, le père dit que 500 universitaires diplômés ont postulé pour un poste de vigile. Il n'exagère même pas. C'est une information que j'ai entendue au journal télé, voici quelques années. Maintenant, avec le nouveau gouvernement, la situation s'est améliorée, mais lentement et ça reste difficile. La situation est explosive car la vie est intenable pour les jeunes Coréens. Si vous regardez les membres de la famille pauvre, ils sont tous parfaitement capables et pourtant, ils n'ont pas d'emploi et cela les précipite dans la situation qu'on voit dans le film.
Très satirique au début, le film devient de plus en plus humain. Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?
Je discute toujours beaucoup avec eux. Je leur demande si la situation leur semble logique, quelle serait leur propre réaction dans la vie courante. Cela donne des discussions parfois très animées mais à aucun moment, je ne demande aux acteurs de faire passer telle émotion ou tel sentiment. Par exemple, les membres de la famille pauvre ne se comportent pas correctement. Ils mentent, ils piègent leurs patrons mais ils n'éprouvent aucun sentiment de culpabilité, ils ne se sentent pas dans la peau d'escrocs. Leur état d'esprit, c'est qu'ils sont de plus en plus doués dans la débrouille. On voit cela dans la scène ou la mère félicite sa fille d'avoir été parfaite en se faisant passer pour une patronne au téléphone. Aucun n'éprouve le sentiment de faire quelque chose de mal même si c'est le cas. C'est comme cela que je souhaitais que ce soit joué.
"Parasite" : un thriller policier ? Une comédie noire ? Une satire sociale ? Non, du Bong Joon Ho !
Quelle est, pour vous, la différence majeure avec vos films précédents ?
Je dirais que Parasite relève davantage d'une production théâtrale. À 90 %, il se déroule dans deux maisons. C'était tout neuf pour moi et c'était mon premier challenge. Le second challenge, c'est Hong Kyung Pyo, mon fidèle chef op', qui me l'a signalé en me disant : "c'est la première fois que vous filmez des riches, comment allez-vous faire ?" Et c'était vrai, je n'avais jamais filmé une maison de riches. C'est pourquoi, tous les acteurs qui jouent les riches sont des acteurs avec lesquels je n'avais jamais tourné.
Comment avez-vous conçu la maison des riches ?
Elle est très importante car 60 % de l'action s'y déroule. Déjà, en écrivant l'histoire, j'avais des idées très précises sur sa structure en fonction des angles de prises de vues. Elle devait permettre aux personnages de pouvoir se cacher, de murmurer, sans être vus par les autres. Tout en écrivant, je dessinais, à l'intention du décorateur, des éléments de la maison que j'avais en tête. Il a pris mes croquis et il est allé voir plusieurs architectes et tous ont dit que c'était parfaitement ridicule, que personne ne construit des maisons de cette façon. Il est revenu vers moi avec ces réactions mais je lui ai dit qu'il n'y avait pas d'autre moyen de tourner le film, c'était comme cela que le film devait être tourné. Lee Ha Hun s'est retrouvé coincé entre les architectes et moi et il a dû trouver des solutions.
La maison se compose de deux blocs quasi étanches, une représentation des deux Corée ?
Ce n'est pas une métaphore, c'est comme cela. En Corée du Sud, les maisons de ce standing possèdent un bunker souterrain. Mais la façon dont je l'ai utilisé - on n'en dira pas plus - induit effectivement une dimension métaphorique.
Et la maison des pauvres comment l'avez-vous conçue ?
Avec mes souvenirs (rires). Quand je me suis marié et que je travaillais comme assistant directeur, mon appartement était plus petit encore que celle de la famille pauvre. Il y a un tel contraste avec la maison des riches. Situé à l'entresol, il y a une petite lucarne par laquelle la lumière du jour entre peut-être quinze minutes par jour alors que chez les riches, la lumière du jour est toujours présente.
Le film surprend sans arrêt en passant d'un genre à l'autre. Cela provient-il du montage ?
Sur le plateau ou en salle de montage, je ne pose jamais la question : à quel genre appartient mon film ? À quelles conventions dois-je être fidèle ? Alors, pour ce film, comme pour les autres, on me demande : est-ce un thriller ? Une comédie noire ? Une satire sociale ? C'est tout cela et d'autres choses en même temps. J'ai vu récemment dans un magazine qu'un critique parlait du genre Bong Joon-Ho, c'est le plus beau compliment qu'on pouvait me faire.
Après vos succès coréens qui ont connu une audience planétaire, vous avez entamé une carrière internationale. Pourquoi êtes-vous revenu travailler en Corée ?
Pour moi, il s'agit moins d'un retour en Corée que d'un retour à des films aux budgets plus modestes comme Memories of Murder. Je préfère ces films-là car je suis moins tendu et je peux accorder plus d'attention aux détails. Les gros budgets comme Snowpiercer et Okja me demandent trop d'énergie.
Okja avait fait polémique, ici à Cannes, car il était produit par Netflix. Pour un réalisateur, y a-t-il une différence à travailler pour Netflix ou un studio classique ?
Le streaming est un nouveau moyen de voir les films mais pour moi, le meilleur endroit, c'est la salle de cinéma, et c'est moins une question de taille de l'écran que d'attention du spectateur qui regarde le film du début à la fin, sans s'arrêter. J'espère qu'à l'avenir Netflix sera plus flexible et permettra qu'on projette ses productions dans les cinémas. C'est tellement dommage que Roma, par exemple, ne puisse pas être vu en salle. Quand j'ai réalisé Okja, je n'ai pas tourné en fonction de la taille de l'écran. Enfin, si. Avec mon directeur photo, on a délibérément tourné certains plans inregardables sur un smartphone car les personnages étaient trop petits. On espère que les spectateurs se sont arrêtés pour regarder la suite sur un grand écran ou en utilisant un projo.
