"Hors Normes", la nouvelle pépite d'Olivier Nakache et Éric Toledano, les réalisateurs d'"Intouchables"

- Publié le 23-10-2019 à 11h17
- Mis à jour le 23-10-2019 à 13h39

Après "Intouchables" et "Le Sens de la fête", voici le nouveau film du tandem Toledano et Nakache. Mais comment font-ils pour réussir une comédie pleine de rire, d'émotion et d'humanité en immergeant le spectateur parmi les autistes sévères ?
Toledano et Nakache. Dans les années 2000, on avait vu venir un duo sympa avec On préfère qu'on reste amis, Nos jours heureux et Tellement proches. Il est devenu phénoménal avec Intouchables, 43 millions d'entrées en Europe. Avec Samba et Le Sens de la fête, on a pris conscience que ce duo était unique et que le succès ne le ferait pas dévier de son sillon où le rire se mélange à l'émotion. Avec Hors normes, il le creuse encore plus profond, en osant une comédie avec des autistes. Et des autistes lourds dont les institutions ne veulent plus et qui sont pris en charge par deux associations d'urgence, l'une tenue par un juif, l'autre par un musulman, les deux travaillant avec ce que Sarkozy appelle de la racaille.
Non seulement le film marche mais il vrille au plus profond. Éric Toledano et Olivier Nakache font exploser le plafond de verre du cinéma, qui veut qu'on ne fasse pas des bons films avec des bons sentiments. En fait, ce ne sont pas des bons sentiments mais de la réalité et de l'humanité. Il n'y a qu'eux pour réussir ces comédies-là. Olivier Nakache nous explique comment ils font.
En sortant de la salle, on se dit : il n'y a que Toledano et Nakache pour réussir cela. Comment faites-vous pour nous mettre dans cet état-là ?
On a fait ce film pour plein de raisons. Une d'entre elles, c'est qu'on voulait retrouver les gens à l'issue de la projection, dans l'état où nous sommes quand on passe deux heures dans ces associations. Ça fait vingt ans qu'on les connaît, et, chaque fois, quand on en sort, on se dit : pendant que notre vie file, eux font ce travail-là. Ils sauvent des familles, des gens. À chaque fois, on est secoué, traversé par une palette d'émotions qui vont de la peur au choc, en passant par le rire et l'émotion pure de voir ces jeunes des quartiers difficiles s'occuper d'autres jeunes en situation de vulnérabilité extrême. C'est un mille-feuille d'émotions, de thèmes, de sujets qui nous bouleversait à chaque fois. Il y a vingt ans, quand on s'est rencontré, on ne s'est jamais dit, on va en faire un film ; mais on savait, tous les deux, qu'un jour, on s'y attaquerait. Il fallait sans doute avoir la maturité d'homme et la maturité cinématographique pour être à la hauteur des différents sujets. Il y avait dans ce monde-là, tout ce qui compose notre ADN d'homme, de cinéphile et de cinéaste. De la dramaturgie, du rire, de l'émotion, des sujets sociétaux. Il y avait, concentré, tout ce qu'on a parcimonieusement disséminé dans nos autres films. Hors normes, c'est un aboutissement et un tournant.

Parce que le réel est entré dans le film ? Auparavant, un acteur le transformait, c'est François Cluzet qui joue un tétraplégique dans "Intouchables".
Oui, on a franchi le cap. Jusque-là, on était parti de sujets réalistes. Cette fois, on prend le cinéma, [Vincent] Cassel et [Reda] Kateb, et on pousse le curseur jusqu'à la réalité pure, avec de vrais éducateurs, de vrais autistes qui jouent leur rôle. On a essayé de trouver une harmonie entre le réel et le cinéma, de rapprocher le cinéma de la réalité et la réalité du cinéma en faisant, par exemple, un atelier théâtre avec des éducateurs ou des jeunes en situation de handicap. Benjamin qui tient le rôle de Joseph vient d'un atelier qui favorise l'appétence artistique des jeunes autistes au sein d'une troupe. Comme Jaco Van Dormael l'avait fait avec Pascal Duquenne.
"Rain Man", "Le Monde de Nathan", "Monsieur je sais tout" ; le cinéma aime les autistes mais quand ils sont spectaculaires. Ce n'est pas votre cas.
L'autisme cinégénique, c'est l'autisme de haut niveau, ceux qui sont atteints du syndrome d'Asperger. Leur vie n'est pas plus facile mais ils ont des aptitudes particulières pour les mathématiques, la musique… D'ailleurs, il arrive souvent qu'on demande aux parents d'un enfant autiste quel est son talent. En fait, il existe 250 types qui composent le spectre autistique. Nous, on aborde les cas les plus durs, pour lesquels il n'y a pas de prise en charge. Ce sont les cas les moins cinégéniques de par la violence, les crises, la bizarrerie, la folie. Stéphane Benamou et Daoud Tatou s'occupent des mômes dont personne ne veut ; c'est cela qui nous intéressait. C'est ça leur combat.
Et votre combat, qui irrigue vos autres films, c'est de montrer que la société peut être multiculturelle.
On a filmé ce qu'on voit quand on est avec eux. Il y a des signes de religion, des femmes voilées, des jeunes en kippa. Mais la religion est à sa place. On n'en parle pas. Stéphane Benamou et Daoud Tatou ont une foi très forte, chevillée au corps. Est-ce pour cette raison qu'ils s'occupent de ces jeunes-là ? Je ne sais pas. Dans les deux associations, il y a des juifs, des musulmans, des sikhs, des catholiques mais leur but commun, c'est aider ces jeunes, soulager les familles. Si ça, c'est la religion, tant mieux. Le vendredi soir, Stéphane Benamou coupe son téléphone, il respecte le shabbat. Ses référents savent où il est ; Daoud, qui est musulman, prend le relais. Ce côté fraternel nous touche. On montre tellement des choses qui ne fonctionnent pas entre les communautés. Nous, on déteste le repli communautaire, on voulait montrer un endroit où cela fonctionne. C'est un thème du film. Il y a 50 portes d'entrée dans ce film : les parents, les enfants, le milieu hospitalier, l'autisme, les encadrants, la religion… Chaque spectateur a sa porte d'entrée.
C'est un film dont on ne sort pas plombé mais rassuré. Oui, il y a des gens comme Trump, Zemmour ou Francken. Mais, il y en a d'autres aussi.
C'est pour cela qu'on voulait valoriser ce qu'ils font. Tous ces jeunes éducateurs viennent de quartiers difficiles. On trouve cela dingue qu'on les appelle des référents alors que ce sont tout sauf des références dans l'inconscient général. On voit qu'il faut juste aller les chercher. On était très émus de voir ces jeunes-là s'occuper des autistes avec une telle douceur. D'un côté, on les voit soulager des familles et de l'autre, ces jeunes, hors norme, déscolarisés, retrouvent une place dans la société. Montrer leur travail est une des fonctions du film.
On est passé du "Sens de la fête" au "sens de l'humanité" ?
C'est vrai, c'est de l'humanité pure. Quand on leur demande pourquoi ils font cela tous les jours, ils répondent : qui va le faire ?
Le sens du respect aussi. À l'égard des autistes bien sûr mais aussi du spectateur. Quand vous ébauchez une relation entre un référent et une orthophoniste, vous laissez le spectateur imaginer la suite.
On aime laisser le spectateur additionner deux plus deux. Par respect pour son intelligence et puis, on aime le voir partir avec des histoires et des suppositions. On ne fera jamais de suites. Hors normes n'a pas de fin car c'est une tranche de vie, le combat continue pour ces deux associations.
L'influence du "8 jour" de Jaco Van Dormael
Toledano et Nakache affichent, depuis toujours, une admiration pour Woody Allen. D'ailleurs, une étape dans leur méthode de travail consiste à choisir un film du réalisateur de Manhattan qui va leur servir de référence pendant la fabrication de leur nouveau long métrage. Pour Le Sens de la fête, c'était Deconstructing Harry. Et pour Hors normes ? "C'était Crimes et délits qui parle de la misère humaine, de la petitesse des hommes, de l'humanité. Mais on revoit régulièrement les Woody Allen", confie Olivier Nakache.
"On regarde d'autres films aussi, The Party pour Le Sens de la fête et Le 8e Jour de Jaco Van Dormael pour Hors Normes. On juge les films avec le temps. Vingt ans plus tard, un film prend une autre saveur. On s'est posé la question : que reste-t-il du 8e Jour ? Eh bien, de la poésie. Essayez de vous rappeler du 8e Jour, vous verrez, ce qui revient, c'est la minute de silence, c'est la chanson avec sa maman, des moments poétiques qui nous ont fait rentrer dans l'humain, à l'intérieur de sa tête. Et, par chance, on a trouvé Benjamin, ce jeune autiste qui est hyper poétique. Les deux films ont des traitements très différents mais Le 8e Jour nous avait marqués parce qu'il avait inclus Pascal Duquenne dans le projet. On a beaucoup pensé à la poésie du 8e Jour quand on a écrit ce film. On s'est dit qu'il y avait de la poésie à déceler dans ces cas hypercomplexes."
De fait, on la trouve notamment dans le climax du film qui se déroule sans violon, presque à la sauvette, dans la discrétion. "On a voulu un moment de silence, de calme, pour rappeler l'isolement dans lequel vivent ces jeunes. C'est une fin pleine d'espoir mais on voulait la laisser brute et pure."
"Pour l'anecdote, se souvient Oliver Nakache , à la relecture d' Intouchables , on se disait avec Eric : cette scène-là, elle trop américaine, trop cheesy, comme ils disent. Et on l'enlevait. Eh bien, ces scènes qui avaient disparu de notre scénario, elles se trouvent dans le remake américain."
