Alors, on Gance: la restauration de "La Roue" du cinéaste français a impressionné au festival lumière de Lyon

- Publié le 28-10-2019 à 11h04
- Mis à jour le 28-10-2019 à 11h05

"La Roue" d'Abel Gance a scotché les spectateurs du festival Lumière à Lyon pendant 7 heures. Sa restauration a demandé 5 ans pour retrouver sa version originelle de 1923. On peut voir le film pendant toute la semaine sur Arte. Reportage.
Lyon, samedi 19 octobre, 9 h 30 du matin, des centaines de personnes convergent vers l'auditorium pour assister à un ciné concert, La Roue d'Abel Gance, dans le cadre du festival Lumière.
Sur la scène, Thierry Frémaux, patron de la manifestation (et du festival de Cannes) présente Sophie Seydoux, qui a consacré cinq ans sa vie à diriger la restauration du film d'Abel Gance, et Frank Strobel qui va tenir la baguette pendant 7 heures. À côté du pupitre du chef d'orchestre, est posée la partition, un bloc de plus de 20 cm d'épaisseur.
Un bon millier de personnes applaudit chaleureusement et s'installe pour un marathon réparti sur deux jours : quatre heures le samedi, trois heures le dimanche. Chacun s'attend à devoir livrer un effort, à lutter contre une certaine lassitude, voire l'ennui. Certains se disent que sans doute à l'entracte, si c'est vraiment trop daté, ils pourront toujours s'éclipser et aller aux champignons dimanche matin.
Les 104 musiciens de l'orchestre national de Lyon n'ont pas le choix, voilà des mois qu'ils se préparent à cette performance artistique autant que physique. Les voici plongés dans la pénombre - oh ! la harpe est équipée d'un éclairage -, c'est parti avec la sublime silhouette d'une locomotive à vapeur. Les spectateurs sont loin de s'imaginer qu'ils vont vivre, collés à leur siège, une expérience inoubliable. Même une double expérience, celle de la découverte d'un film vieux d'un siècle d'une puissance dramatique inouïe, et celle d'un concert d'un enchantement miroitant tant la partition est variée.
La roue du destin
Avant de se déployer en quatre parties, le film s'ouvre sur un prologue d'une demi-heure consacré à un terrible accident de chemin de fer. On y voit notamment un cheminot se porter au secours des passagers, sauver une petite fille, la mettre à l'abri pour ensuite se ruer sur les aiguillages afin d'empêcher un express de s'encastrer dans l'amas de ferraille. Sisif - un prénom qui ne doit rien au hasard -, un mécanicien de première classe, ramène l'adorable petite dans sa curieuse maison posée entre les voies. Il a une idée : en faire une petite sœur pour son garçon du même âge environ, dont la maman est morte en couches. Quand il est avéré que la mère célibataire de la gamine est décédée dans la catastrophe, Sisif met son plan à exécution le cœur léger, Norma sera mieux chez lui qu'à l'assistance publique. Fin du prologue.
La première des quatre parties commence quinze ans plus tard. Norma est désormais une très jolie jeune fille. Elle est comme chien et chat et tellement complice avec Élie, qu'elle croit être son frère. En revanche, Sisif, qu'on a découvert dans le prologue en mécanicien brillant au point de concevoir des améliorations techniques pour le matériel - il serait ingénieur s'il avait eu la possibilité de faire des études - est devenu une épave, qui boit du matin et soir, dilapide sa paie au jeu. Pourquoi ?
Il faut du temps et des indices pour comprendre que Sisif est tombé fou amoureux de sa fille, qui n'est pas sa fille. Tout comme Élie éprouve et réprouve des sentiments intenses pour sa sœur, qui n'est pas sa sœur. Les éléments du mélodrame sont en place.
Une mise en scène phénoménale
La mise en scène phénoménale d'Abel Gance va le rendre épique, d'une puissance tellurique tant elle démultiplie la richesse du scénario sur le plan sentimental et social. En effet, la belle Norma est aussi convoitée par un cadre supérieur des Chemins de fer devenu riche en s'attribuant et en brevetant les inventions de Sisif.
Tout d'abord, Abel Gance exploite l'univers ferroviaire et c'est somptueux : les courbes graphiques des rails, l'élégance éphémère des panaches de fumée, la toute-puissance métallique des locomotives. Dès 1895, dès son entrée en gare de La Ciotat avec les Lumière, le cinéma semble avoir été inventé pour filmer des trains. Et Abel Gance en apporte une sidérante démonstration.
Ensuite, privé de la parole, le cinéma muet est condamné à trouver des moyens visuels pour exposer une situation, exprimer des sentiments. Abel Gance déborde d'idées. Certaines, révolutionnaires, font partie du langage cinématographique courant, comme de très gros plans des yeux, bien avant ceux de Bronson dans Il était une fois dans l'Ouest (qui commence dans une gare).
D'autres formes ont disparu alors que leur impact est saisissant. Notamment, cette façon de faire disparaître le décor dans le noir pour ne garder que le visage de Sisif, comme dans un portrait Harcourt. Une façon de l'isoler totalement du monde extérieur, de le montrer prisonnier de son obsession. Gance surprend aussi par son utilisation graphique et audacieuse des caches, aujourd'hui abandonnés.
Et puis, il y a la musique signée Arthur Honegger, auteur de l'ouverture seulement. À la manière de Scorsese, Gance a picoré dans les œuvres d'une cinquantaine de compositeurs pour élaborer la bande originale idéale, tantôt romantique, tantôt symboliste, tantôt populaire avec le tube Plaisir d'amour.
La musique a évidemment d'autant plus de présence qu'elle est exécutée live, et porte l'émotion à son paroxysme. Ainsi, La Roue transporte ses spectateurs - en wagon de première classe - loin de l'ennui ou de l'obsolescence, dans un voyage lyrique et trépidant, mythologique et poignant, jusqu'à ce sentiment qu'Howard Carter a dû ressentir en découvrant le tombeau de Toutankhamon.
La renaissance d'un trésor
Il y a le cinéma d'avant et d'après La Roue , comme il y a la peinture d'avant et d'après Picasso", selon Jean Cocteau.
Mais cette Roue, projetée pour la première fois le 16 février 1923, était devenue invisible depuis quasiment un siècle dans sa version originelle d'environ sept heures, celle qui divisa violemment l'opinion.
Abel Gance lui-même avait coupé dans son œuvre, avant que d'autres ne s'en chargent, la ramenant à 4 h 30, puis 2 h 30 et même 1 h 30.
Voici cinq ans, à l'initiative de la fondation Pathé-Seydoux et de plusieurs cinémathèques, François Ede a entamé bien plus qu'une restauration : carrément la reconstruction de l'œuvre originale. En provenance des cinémathèques de Paris, Bruxelles, Lausanne, Prague… il a rassemblé de multiples versions de La Roue, de longueurs différentes, pour la reconstituer à partir du scénario original annoté par Abel Gance. Mais toutes les scènes furent-elles tournées et conservées dans le montage final ? Et connaissant la créativité d'Abel Gance, il n'était pas interdit de penser qu'il en imagina de nouvelles durant un tournage qui dura 16 mois.
Finalement, le guide de cette reconstruction allait être la partition telle qu'elle fut jouée lors de la première au Gaumont Palace à Paris, et miraculeusement conservée dans les archives du cinéma. Cette partition colossale de 117 morceaux est attribuée à Arthur Honegger, auteur de l'ouverture. En fait, Abel Gance avait choisi des extraits, souvent peu connus, dans les œuvres de 55 compositeurs en vogue au début du XXe siècle, comme Milhaud, Fauré, Debussy, Saint-Saëns, Duparc, Massenet ou encore Mascagni.
C'est en se servant de cette matrice que le film fut reconstitué en cherchant, dans les différentes versions, mais aussi les rushes, les scènes qui y correspondaient et étaient dans le meilleur état. L'opération allait demander plus de cinq ans de travail pour aboutir aux ciné-concerts de Berlin et Lyon.
Un chaînon manquant
D'Abel Gance, on connaissait les deux classiques fameux, J'accuse et Napoléon, et voilà qu'on découvre ici une œuvre qui laisse foudroyé par son invention visuelle, sa nervosité, son rythme, sa dimension spectaculaire. La séquence du train fou qui traverse les gares à très grande vitesse reste, encore aujourd'hui, ahurissante. Et puis, le lyrisme de Gance est bouleversant dans sa façon de mixer des personnages contemporains avec les mythes antiques d'Œdipe et de Sisyphe.
Quand les lampes se rallument, on a pris pleinement conscience de l'importance de cette restauration, qui vient de mettre au jour une œuvre essentielle dans l'histoire du cinéma. Pour prendre une comparaison avec la littérature, c'est comme si on venait de recomposer sous nos yeux Les Misérables de Victor Hugo, dont la seule version qui serait parvenue jusqu'à nous aurait été un digest de 150 pages. Rétablir les connexions du cinéma avec son histoire, exhumer des chefs-d'œuvre ; voilà bien l'enjeu fondamental de ces restaurations et la raison d'être d'un événement dédié au cinéma classique comme le festival Lumière de Lyon.
