Le viol de la démocratie grecque
Costa-Gavras signe avec "Adults in the Room" un nouveau thriller politique. Entretien Hubert Heyrendt À Venise Ce mercredi 6 novembre, sort en salles Adults in the Rooms (*), le dernier film de Costa-Gavras. S'il ne parvient pas à retrouver la force de Z, L'Aveu ou Missing, le cinéaste franco-grec n'a rien perdu, à 86 ans, de sa rage.

- Publié le 03-11-2019 à 15h57
- Mis à jour le 03-11-2019 à 17h19

Costa-Gavras signe avec "Adults in the Room" un nouveau thriller politique. Entretien Hubert Heyrendt À Venise Ce mercredi 6 novembre, sort en salles Adults in the Rooms (*), le dernier film de Costa-Gavras. S'il ne parvient pas à retrouver la force de Z, L'Aveu ou Missing, le cinéaste franco-grec n'a rien perdu, à 86 ans, de sa rage. Il signe en effet une satire politico-financière qui dénonce violemment la façon dont l'Union européenne a imposé l'austérité au peuple grec. Et ce, malgré le résultat des élections législatives de janvier 2015 qui menèrent Syriza au pouvoir.
Il y a quelques semaines, invité de la 76e Mostra de Venise, Costa-Gavras était souriant et détendu pour évoquer ce film qu'il avait depuis longtemps en tête. Une adaptation du livre Conversations entre adultes. Dans les coulisses secr è tes de l'Europe, publié en 2017 par l'ancien ministre des Finances grec Yánis Varoufákis, qui nous plonge au cœur des négociations entre le gouvernement grec et la Troïka.
Pourquoi était-il important pour vous de faire ce film sur la crise grecque ?
Le film parle de l'Europe, qui est en très mauvaise situation, et de la Grèce, qui est aussi en très mauvaise situation à cause de l'Europe. J'ai réuni du matériel depuis presque 8 ans, depuis le début de cette crise. Mais c'est vraiment à partir du livre de Varoufákis que tout a pu se matérialiser, car il y avait tous les éléments nécessaires à un film : un cadre, un personnage…
Comment s'est déroulée votre collaboration avec Y ánis Varoufákis ?
Quand je fais une adaptation, je préfère ne pas travailler avec l'auteur, car celui-ci est souvent trop attaché à son œuvre. Il ne m'a donc pas aidé à écrire le scénario, mais plutôt quand j'avais besoin de détails techniques et économiques.
Était-il important pour vous de parler de votre pays d'origine, 50 ans après Z ?
J'ai quitté la Grèce en 1955. J'y retournais de temps en temps pour les vacances, pour voir des amis, des proches. Mais là, j'y suis resté presque six mois durant le tournage. Et cela a été une expérience nouvelle, car j'ai découvert un pays que je ne connaissais pas, avec des jeunes qui parlaient souvent une autre langue, car celle-ci a beaucoup évolué…
Vous sentiez une responsabilité particulière d'évoquer la crise grecque ?
Oui, notamment car ce sont des personnages qui existent, qui ont dit des choses que je ne peux pas changer… Il fallait tout vérifier, même ce qui était dans le livre de Yánis. Je lui ai demandé ses discours, ses notes, pour voir si c'était exactement la même chose. Il fallait que le film ait cette vérité-là.
Pourquoi avoir choisi la tonalité de la farce pour décrire cette tragédie grecque ?
Pour moi, c'est une tragicomédie. Il y a l'aspect tragique, avec tous ces gens qui souffrent, et puis tous ces politiques indifférents, qui ne parlent que de sauver l'euro. Mais c'est quoi l'euro, sinon les hommes ? Quand on fait un film, on ne fait pas de l'Histoire, des discours, on fait du spectacle. Et on va au spectacle pour rire, pleurer, avoir des sentiments. C'est vrai que, dans ce film, il y a beaucoup de moments où il fallait être ironique.
Dans le film, vous proposez une vision très cynique de la politique…
Pour moi, la politique, ce n'est pas seulement les gens pour qui on vote. C'est notre façon quotidienne d'être en relation avec les autres, la façon dont on les respecte ou non. La façon de traverser la rue, sur un passage piéton ou en dehors, c'est déjà presque un message politique. La politique ne se résume pas à voter.
D'ailleurs, dans le film, le vote des Grecs semble ne servir à rien…
Non, ça sert. Car si ceux qu'on a élus n'ont pas fait ce qu'on leur a demandé, on peut toujours les changer quatre ans après. Il y a des pays où ce n'est pas possible… Ce n'est pas un système parfait, mais il a au moins cet avantage-là. Le truc, c'est qu'on vote toujours pour quelqu'un qui fait des promesses, qui ne les tient pas, puis qu'on veut chasser… On a une relation un peu schizophrénique aux hommes politiques. Le politique ne peut se résumer à eux. La gauche et la droite, ce sont des philosophies politiques, qui n'appartiennent pas à un homme.
Dans le film, vous pointez très nettement du doigt le rôle de l'Allemagne dans la crise grecque…
Ce n'est pas une question de racisme, les Allemands défendent leurs intérêts. De Gaulle disait que les pays n'ont pas d'ennemis, que des intérêts. Ils défendent leurs intérêts au lieu de défendre l'Europe. Pourtant, en Europe, on avait dit qu'on essaierait de partager certaines choses. Ce que les Allemands ont refusé face à l'ampleur de la dette grecque… Ils avaient pourtant laissé filer cette dette, pour vendre des Mercedes à crédit, mais aussi des sous-marins… Ceci dit, les Grecs ont beaucoup triché. Un ministre est même en prison pour avoir accepté de l'argent allemand…
Comment voyez-vous l'évolution de l'Europe, avec la montée de l'extrême droite un peu partout ?
Je pense que l'Europe n'a pas répondu aux attentes des citoyens. Quand on voit ce qu'ont fait Barroso et Juncker, on ne peut plus croire en l'Europe. Ce n'est pas ça l'Europe. Et quelle est la solution dès lors ? Viktor Orbán en Hongrie par exemple… On doit trouver des solutions cohérentes dans l'ensemble de l'Europe pour les immigrés, qui continueront de venir. On ne les arrêtera pas, l'homme a toujours envie d'une vie meilleure. On n'a pas répondu non plus au problème de l'éducation. Erasmus était une idée formidable mais qui rétrécit tous les jours… Et où en est l'Europe quand elle a à sa tête quelqu'un comme Juncker, qui a transformé son pays en paradis fiscal, avec les grandes compagnies qui ne payent pas d'impôt ou quasiment pas ? Si cela ne change pas, cela va aller très mal…
(*) On lira la critique d'"Adults in the Room" dans le supplément "Arts Libre" de mercredi.
