Paul Marchand, l'inoubliable témoin du siège de Sarajevo
Notre journaliste Christophe Lamfalussy se souvient d'avoir croisé le reporter Paul Marchand à l'Holiday Inn. Paul Marchand, incarné dans Sympathie pour le diable, était l'un des incontournables du Holiday Inn de Sarajevo. À la fois grandiose et fort en gueule, il s'imposait naturellement dans la salle de restaurant où une soixantaine de journalistes en jeans et gilet pare-balles tapaient la carte durant les soirées de bombardements.
- Publié le 27-11-2019 à 15h00
- Mis à jour le 27-11-2019 à 16h52

Notre journaliste Christophe Lamfalussy se souvient d'avoir croisé le reporter Paul Marchand à l'Holiday Inn.
Paul Marchand, incarné dans Sympathie pour le diable, était l'un des incontournables du Holiday Inn de Sarajevo. À la fois grandiose et fort en gueule, il s'imposait naturellement dans la salle de restaurant où une soixantaine de journalistes en jeans et gilet pare-balles tapaient la carte durant les soirées de bombardements.
Les mégots s'empilaient dans les cendriers. Quelques bouteilles d'alcool de contrebande circulaient. Chaque soir, le correspondant français s'éclipsait pour aller nourrir les chats dans l'obscurité. C'était le moment le plus dangereux quand les Tchetniks, enivrés par la rakia, tiraient sur la ville.
Entouré d'immeubles réduits à l'état de carcasse, le Holiday Inn était un curieux refuge. Sa face sud, en plein dans la ligne de mire des artilleurs serbes, était fermée depuis qu'un obus l'avait traversée pour atterrir dans l'atrium. Les journalistes dormaient dans des chambres sans chauffage, aux vitres brisées. L'eau et l'électricité, produite par un générateur, étaient rationnées.
Le directeur de l'hôtel était un homme affable qui tenait à ses hôtes. Sa thèse était que les Serbes visaient un dépôt d'armes qui se trouvait à côté de l'hôtel. "Nous avons donc intérêt à avoir des journalistes dans cette maison, nous dit-il. Sans eux, il n'y aurait plus d'hôtel."
Une poignée de journalistes logeaient au Holiday Inn depuis le début du conflit, dont Christiane Amanpour de CNN et Rémy Ourdan du Monde. D'autres venaient pour quelques jours. Ils étaient amenés par véhicule blindé de la Forpronu, souvent des Français ou des Ukrainiens, directement de l'aéroport. Une précaution qui n'était pas inutile : en août 1992, un producteur d'ABC News, David Kaplan, avait été tué d'une balle alors qu'il venait d'atterrir à Sarajevo.
À tombeau ouvert vers le PTT Building
Le film est rigoureusement exact sur bien des points. Pour envoyer ses billets par téléphone satellite, le reporter devait se rendre au PTT Building - un tronçon de six kilomètres à 140 km/h. Paul Marchand pressait l'accélérateur de sa Ford Sierra sur Sniper's Alley pour éviter les tirs à chaque croisement. Tous les journalistes l'ont fait, expérimentant la circulation automobile de Sarajevo en temps de guerre : des pointes de vitesse entre des carcasses de voitures et de trams, des freinages brutaux, des marches arrière à arracher le changement de vitesse et des arrêts dans l'encadrement même des portes d'immeubles où l'interview devait être faite.
Comme on le voit aussi dans Sympathie pour le diable, les journalistes pouvaient, à leurs risques et périls, traverser les lignes de front et monter jusqu'à Pale, le village qui abritait les autorités serbo-bosniaques. Le changement de décor était impressionnant. À Sarajevo, les habitants étaient cernés et survivaient grâce à l'aide humanitaire et au marché noir. Une ration de chili con carne de l'armée française valait 7,50 euros, une importante somme dans une ville en état de siège. Un œuf et le café étaient des denrées rares. À Pale, les magasins et le restaurant regorgeaient de nourriture. On faisait le plein.
Triste privilège - et un énorme sentiment de culpabilité - des journalistes étrangers et des humanitaires qui pouvaient, à leur guise, entrer et sortir de cette ville où 250 000 habitants étaient pris au piège. Ce fut pendant quatre ans, de 1992 à 1995, la plus grande prise d'otages de civils de l'après-guerre. Avec une moyenne de 329 obus par jour. Cinq mille personnes y perdirent la vie. Paul Marchand, qui s'est donné la mort en 2009, en fut un témoin inoubliable.
