Les Dardenne au pays des Lumière
A Lyon, berceau du cinéma, les frères Dardenne ont reçu le prix Lumière. Ils succèdent à Eastwood, Scorsese, Coppola, Deneuve…

- Publié le 17-10-2020 à 14h54
- Mis à jour le 19-10-2020 à 08h19

Surmontant le Pathé Bellecour, un coq doré observe, étonné, la file qui serpente devant le cinéma. Il n'est même pas encore 10h du matin. Une projo privée du nouveau James Bond ? Non, d'un film de 1996, La Promesse des frères Dardenne. Et il n'y aura pas de place pour tout le monde car on est à Lyon et nulle part ailleurs.
Depuis une bonne dizaine années, la ville qui vu naître le cinématographe organise le Festival Lumière consacré au film classique. Aucune nouveauté au programme, sauf en cette année Covid où elle accueille la sélection de Cannes. C'est que les deux festivals ont le même patron : Thierry Frémaux.
Les portes du Pathé Bellecour s'ouvrent enfin pour la séance de 10h45. Un petit coup de gel hydro alcoolique et un parcours fléché jusqu'à la salle 1 où une équipe d'ouvreurs – ouvreuses place les spectateurs suivant la taille de leur bulle. Entre chacune, un fauteuil vide où l'on dépose un chevalet en carton marqué d'un « interdit d'utiliser ce siège ». Résultat, de ce placement sur mesure, chaque salle est remplie à 55 – 60 % de sa capacité, en toute sécurité.
Chaque séance est un événement
Ce festival Lumière dédié au cinéma de patrimoine connaît un succès populaire extraordinaire - 200.000 spectateurs l'an dernier - grâce à une idée géniale : chaque projection est événementielle. En effet, chaque séance fait l'objet d'une présentation par une personnalité du 7e art. Parfois, c'est très cinéphile, parfois c'est très personnel comme lorsque Vincent Perez évoque son enfance dans une ferme du canton de Vaud pour introduire La Rivière Rouge, ce western de Howard Hawks, qui voit John Wayne et Montgomery Clift convoyer 10.000 têtes de bétail du Texas au Kansas.
La séance de La Promesse est doublement exceptionnelle car les frères, eux-mêmes, assurent la présentation. C'est qu'ils sont les figures de proue de cette 12e édition. Des portraits de Jean-Pierre, le grand frère, et de Luc, ont d'ailleurs envahi la ville. Ils sont partout, sur des panneaux, des affiches, des bannières. Le Festival Lumière n'organise pas de compétition mais remet le prix Lumière, l'équivalent aux yeux de ses organisateurs d'un prix Nobel du cinéma. Un prix de consécration pour les Dardenne qui succèdent à Clint Eastwood, Milos Forman, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola mais aussi Catherine Deneuve, Jane Fonda et Gérard Depardieu .
Une consécration en trois temps
La remise du Prix Lumière se déploie en trois temps.
Le premier, c'est l'organisation d'une rétrospective intégrale distillée tout au long de la manifestation, du 10 au 18 octobre. On pouvait y voir la partie immergée de leur filmographie, leurs racines profondes, leur travail vidéo quand ils quadrillaient la région liégeoise avec leur « Portapack Sony » pour donner la parole à des résistants, des ouvriers, des militants, des citoyens qui luttent. Soit une série de documentaires aux titres poétiques comme ce Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois (1979). Ce que les Dardenne vont progressivement assimiler, c'est que la puissance du fond ne permet pas de faire l'économie de la forme. Il leur faudra quasi 20 ans d'essais et d'erreurs comme Je pense à vous (1991) pour trouver leur style, leur méthode, leur territoire.
C'est chose faite en 1996 avec La Promesse, un choc qui va électriser la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. La Palme d'or décernée à Rosetta (1999), leur film suivant, valide leur statut d'auteurs à l'échelle planétaire. Ils font école et l'expression « à la Dardenne » entre dans le vocabulaire cinématographique.
La deuxième temps, c'est une masterclass. Vendredi après-midi, Le Théâtre des Célestins était pris d'assaut pour écouter une conversation avec les frères menée par Thierry Frémaux. Ils ont pris à cœur d'exposer leur méthode de travail : écriture du scénario par téléphone - cinq semaines de répétition pour tester les costumes, les accessoires, et aussi chercher des solutions formelles - tournage en continuité.
Jean-Pierre a développé sa préoccupation de ne pas faire du cinéma militant. « Nos personnages ne représentent pas une idéologie, ce ne sont pas des porte-parole ; ils ne représentent qu'eux-mêmes. Le défi de chaque film consiste à rendre compte de leur singularité ». Luc concentre tout cela en une formule aussi surprenante que concrète : « il faut mettre la caméra au mauvais endroit ». Cet endroit, c'est celui qui va empêcher le spectateur de bien voir, celui qui va conserver au personnage sa part de mystère, celui qui va éviter d'être réduit à un cas, celui qui va permettre au spectateur de vibrer avec lui, de l'accompagner dans son trajet.
Mes bien chers frères
La troisième phase, c'est la remise physique du prix Lumière à l'Amphithéâtre des 3000, réduit à 1000 par les mesures sanitaires. Thierry Frémaux, à nouveau, conduit cette célébration qui oscille entre le show télévisé et la séance académique. D'un côté, les célébrités défilent : Kad Merad, Abel Ferrara, Rossy de Palma, Ludivine Sagnier, Irène Jacob, etc. Sur scène, le compositeur Gabriel Yared accompagne Thomas Dutronc dans la reprise d'une chanson de papa et Jeanne Cherhal interprète énergiquement Bruxelles de Dick Annegarn, aux accents fort peu liégeois.
On glisse alors, vers la partie académique. On commence par le survol de leur filmographie au moyen d'un montage virtuose de séquences de Falsch (1986) jusqu'au Jeune Ahmed (2019). Pas question d'y passer deux jours, une nuit, car voici l'éloge de Bertrand Tavernier à ses « bien chers frères qui ne sont jamais des donneurs de leçon et dont la caméra ne batifole pas ». Surgit ensuite l'émotion visible des acteurs, Émilie Dequenne en présentiel et Jérémie Renier en message vidéo. Mais où est passé Olivier Gourmet ?
Enfin, c'est l'apothéose, les discours des deux récipiendaires. Jean-Pierre sort ses lunettes et son papier pour évoquer leurs débuts, quand ils tournaient des bandes vidéos, comme on disait alors. Le souvenir de ceux qui ont nourri leur vocation a, plus d'une fois, noué sa voix.
Quant à Luc, il se jette à l'eau – leur maison de production ne s'appelle-t-elle pas « Les films du Fleuve » - et improvise. Il se met, en quelque sorte, dans la situation de ses acteurs. On sait que les Dardenne multiplient les prises (parfois 50) pour les forcer à lâcher prise, à redevenir naturels. « Comme les Lumière, déclare Luc, on cherche à capter les mouvements de la vie ». C'est pour cela que leur caméra est vivante et que les corps de leurs comédiens parlent autant que leur bouche. « Capter les mouvements de la vie pour que le spectateur se sente plus vivant et s'ouvre ». Et de conclure : « Le cinéma, c'est pouvoir être un autre ».
Debout, la salle applaudit à tout rompre.
