Cinéma: surf sur la nouvelle vague tchèque
Chytilova, Menzel et Passer : le Septième Art des années 1960 en Tchécoslovaquie.

- Publié le 04-01-2021 à 15h11
- Mis à jour le 04-01-2021 à 15h12

Vous avez aimé Les Amours d'une Blonde (Arts Libre du 9 décembre) ? Vous en voulez encore de cette nouvelle vague tchèque des années 1960 ? C'est qu'elle ne se résume pas à Milos Forman, comme le démontre l'éditeur vidéo Malavida avec ses éditions soignées des films phares de ses compagnons de courant : Jiri Menzel, Ivan Passer et Vera Chytilova.
Dans les bonus de Trains étroitement surveillés (1966), Jiri Menzel explique qu'il se sent comme un type qui n'a jamais joué au golf, n'a jamais tenu un club en main, et qui, du premier coup, met la balle dans le trou. En effet, le premier film du réalisateur tchécoslovaque va remporter l'Oscar du film étranger en 1968.
Ce film, parfait selon Ken Loach, est atypique. Objectivement, c'est un film de guerre (40-45) se déroulant dans une gare où transitent des trains étroitement surveillés. En d'autres termes, des convois militaires réquisitionnés par les nazis. Milos, le personnage central, est stressé par d'autres préoccupations. Adolescent, il vient de quitter les jupons de sa mère pour travailler aux Chemins de fer. Il a tapé dans l'œil d'une jolie et délurée accompagnatrice de train, mais il ne sait vraiment pas comment s'y prendre, l'obstacle lui semble insurmontable alors qu'il observe son sous-chef de gare séduire comme il respire.
Cette comédie décomplexée sur la découverte de la sexualité est fabuleuse de légèreté, de fraîcheur, tant son équilibre est miraculeux entre la maladresse du héros, la cocasserie des situations, l'audace des métaphores, la truculence des personnages, la poésie de l'érotisme. On en oublie que c'est la guerre, qu'ils seront peut-être morts demain. Un film à marquer d'un (inoubliable) tampon.
Un miracle et un ovni
Éclairage intime (1965) appartient aussi à cette catégorie des comédies miraculeuses. C'est l'unique film tchécoslovaque d'Ivan Passer, le coscénariste de Milos Forman. Ensemble, ils fuiront leur pays, trois jours avant l'invasion des chars russes en 68.
On y distingue nettement l'apport de Passer dans les films tchèques de Forman dans cette façon d'organiser la réalité, de la pousser juste un petit peu pour la rendre drôle, burlesque et même poétique.
Le film ne possède pas de ressort dramatique, pas de conflit car le scénario, tour entier, s'emploie à révéler, à éclairer le quotidien d'une lumière farceuse. Le récit raconte une journée que viennent passer à la campagne chez un ancien ami du conservatoire, un violoncelliste réputé de Prague et sa jolie compagne. La complicité entre les deux amis se réveille tout au long des 24 heures passées à accompagner en musique un enterrement, à répéter un quatuor de Mozart, à écouter les autres ronfler. Tout est banal et pourtant, on n'arrête pas de se marrer, on rit même parfois aux éclats, mais jamais aux dépens des personnages. Miraculeux.
Les Petites Marguerites (1968) sont-elles aussi drôles ? Certes, on rigole de temps en temps, mais ce n'est pas du tout le même rire ; celui-ci est féroce, trash, nihiliste. D'ailleurs, on recommande de commencer par la présentation de Philippe Katerine car elle met le spectateur dans le mood de ce qu'il va voir et qui ne ressemble à rien de ce qu'il a déjà vu. On est ici dans la partie expérimentale de la nouvelle vague tchèque, un cocktail explosif à base de Warhol pour le visuel et de Godard pour l'anti-narration. Première scène, deux filles en bikini expliquent leur solution pour tromper l'ennui - sentiment général qu'inspire la Tchécoslovaquie communiste : elles se comporteront comme des dépravées. L'une aime allumer les vieux et l'autre aime manger ; elles vont donc se faire inviter au restaurant par des vieux libidineux (la fourchette oscille entre 40 et 80 ans), s'empiffrer à leurs frais et ensuite les rouler dans la farine. N'essayez pas d'imaginer les scènes. Aujourd'hui encore, les images de Vera Chytilova restent décoiffantes, le flot d'idées indomptable, l'anticonformisme au cœur de chaque plan. Un demi-siècle plus tard, le film reste un ovni mal élevé, délirant, ricanant, provocant, délivrant un point de vue implacable sur la société de consommation. Une œuvre unique en son genre qui garantit la postérité à sa réalisatrice.
Voilà trois excellents DVD pour s'essayer au surf sur la nouvelle vague tchécoslovaque.
DVD vendus séparément de Trains étroitement surveillés - Éclairage intime - Les Petites Marguerites + Bonus + Livret 20 pages. Malavida Collector.
