Jessica Bruder, des routes de l'Ouest américain aux tapis rouges d'Hollywood grâce à "Nomadland"

- Publié le 08-06-2021 à 12h11
- Mis à jour le 10-06-2021 à 15h40

En février dernier, depuis son appartement de Brooklyn, Jessica Bruder répondait, par Zoom, à une poignée de journalistes européens. Diplômée en journalisme de l'université de Columbia, Bruder signe des articles dans les plus grands journaux américains, du New York Times à Wired, en passant par Harper's Magazine. Elle est notamment l'autrice de Nomadland, publié en français aux éditions du Globe en 2019 (317 pp., 22€), le livre adapté par Chloé Zhao dans son film homonyme. La jeune femme y décrivait son immersion, durant plusieurs mois, dans le monde des nomades de l'Ouest américain.
C'est Jessica Bruder qui a présenté à la cinéaste les futures figures du film : Linda May, Charlene Swankie ou Bob Wells, le gourou de ce nomadisme contemporain, dont elle racontait le parcours dans son livre. "Au début, Chloé n'avait pas encore décidé s'ils devaient apparaître dans le film. On m'a d'abord demandé de trouver des figurants, puis ce que je pensais de l'idée d'avoir Linda devant une caméra. Je l'ai appelée pour lui dire que Chloé voulait venir la voir. Elle était embêtée parce qu'elle devait nettoyer toutes ses affaires. Je ne voulais pas la stresser. Mais elles se sont vues et Chloé a rencontré par la même occasion Swankie, qui était là-bas aussi. Cela s'est donc fait très naturellement… Si je ne les connaissais pas personnellement, j'étais familière de la façon de travailler de Chloé et de Fran (Frances McDormand, NdlR). Et je me disais qu'elles pourraient sans doute créer quelque chose dont on puisse être fier. Mais en même temps, c'est effrayant d'exposer des gens à qui vous tenez dans des circonstances que vous ne pouvez pas contrôler. J'ai vraiment eu de la chance que mon instinct ne m'ait pas trompée…"

Une fiction assumée
Intimement impliquée à la préparation du film, Jessica Bruder a été très émue lors de la première à Empire, Nevada, où elle retournait pour la première fois depuis son voyage. "Le personnage que Fern embrasse au début du film est quelqu'un que je connais depuis cette époque. Pour moi, c'est une expérience très différente que pour un spectateur lambda. Il y a tellement d'endroits que j'ai moi-même visités, tant de gens que j'ai rencontrés… L'une des choses les plus touchantes pour moi, ça a été de voir Linda, Swankie et Bob ensemble à l'écran raconter une version de leur propre histoire. C'est la première fois qu'ils sont acteurs. Et je les ai trouvés fantastiques."
Aussi réaliste soit-il, Nomadland est bel et bien une fiction, se permettant par exemple de faire mourir tel personnage, pourtant toujours bien vivant. "Pour être honnête, je n'ai jamais espéré qu'il s'agisse d'une transcription littérale de mon livre, commente l'autrice. Je me souviens que mon éditeur m'avait demandé si j'avais rencontré un membre de la diaspora d'Empire qui avait fini par vivre dans un van. On aurait aimé en trouver un, mais ce n'était pas le cas… C'était donc intéressant de voir que ce qu'on avait espéré pour le livre devienne possible dans la version fictionnalisée au cinéma..."
Quand Jessica Bruder s'est lancée dans son périple de 8 000 km à bord de son van "Van Halen" pour partir à la rencontre de ces nomades, c'était par pure curiosité journalistique. "J'ai toujours été très intéressée par les sous-cultures, par ces familles que l'on se choisit, ces familles que l'écrivain Armistead Maupin qualifie de 'logiques', plutôt que 'biologiques'. Quand j'ai entendu parler de tous ces boulots que les gens prennent sur la route, de tout un pan du travail dont je n'avais jamais entendu parler, j'ai été fascinée, curieuse et j'ai voulu voir par moi-même", commente la jeune femme.

Sur les routes d'Amazon
Ces nomades, ces marginaux ont souvent été présentés, aux États-Unis, comme le prototype de l'électorat pro-Trump. La réalité semble plus nuancée. "Je n'ai pas rencontré de gens réellement politisés. Après, j'ai fait mes reportages avant l'ère Trump, où l'on ne parlait pas encore politique du matin au soir; c'était une époque différente. Mais dans pas mal d'endroits, il y avait un accord tacite sur le fait que ce qui nous réunissait, c'était ce mode de vie et qu'on ne parlait pas de politique… Beaucoup de ces gens pensent que le gouvernement ne peut rien faire de réellement utile pour eux. Ils se concentrent uniquement sur ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes; qui est au pouvoir est secondaire. Je ne peux pas parler en leur nom mais en tout cas, ce n'est pas comme si c'était un bloc compact d'électeurs de Trump…"
Durant son immersion, Bruder s'est notamment fait embaucher dans un des CamperForces d'Amazon, ces sites du géant américain réservés aux "campeurs", une main-d'œuvre bon marché et docile. "Ce que j'y ai appris, c'est combien ces gens sont reconnaissants d'avoir un boulot, même si, parfois, la paie et les conditions de travail ne sont pas terribles. J'ai par exemple rencontré une femme qui s'était blessée sur son lieu de travail et qui n'avait pas été payée durant sa convalescence. Pourtant, elle était toujours dans la gratitude, juste heureuse de ne pas avoir été virée… Cela montre où en sont nos attentes, en termes de disponibilité du travail…", se désole la journaliste.
Pourtant, malgré les difficultés de son voyage, les sublimes paysages de l'Ouest américain qu'elle a traversés lui manquent. "Cela me manque de me sentir si petite au milieu de ces espaces. Là-bas, on se sent faire partie de quelque chose de plus grand ; c'est bon pour l'âme. Je pense que beaucoup de gens là-bas le ressentent. Et on ne peut pas s'en lasser. Swankie, par exemple, poste en permanence sur Facebook des photos de couchers de soleil, de choses magnifiques dans le désert, de rochers… La nature est incroyable, mais elle peut aussi être très dure. Quand j'ai campé pour la première fois avec Swankie, il a fait -7°C la nuit ! Et on n'avait pas vraiment la possibilité de chauffer nos vans. Donc, j'ai fait ce que faisait Swankie : si je me réveillais et que j'avais froid, je démarrais le van, je le laissais tourner un peu, puis j'allais me recoucher. Durant la nuit, on entendait chauffer les moteurs les uns après les autres…", se souvient Bruder.
