Saint Fufu, riez pour nous
Vomi par la critique des années 1960-1970, Louis de Funès est désormais canonisé par une exposition de la Cinémathèque française installée au cinéma Palace. Rencontre avec Danièle Thompson, scénariste de "La Grande Vadrouille", qui lui écrivait des rôles sur mesure et démesure.

- Publié le 06-11-2021 à 19h44
- Mis à jour le 06-11-2021 à 19h45
Devant le cinéma Palace à Bruxelles, un gendarme. Contrôle Covid ? Non, dans son uniforme tropézien, il fait marrer tout le monde tant il ressemble à Cruchot, comme deux gouttes d'eau de la Méditerranée. Le plus célèbre maréchal des logis de toute la Côte d'Azur accueille les visiteurs de l'exposition consacrée à Louis de Funès (jusqu'au 16 janvier).
On peut y entendre Louis de Funès raconter son parcours hors norme, y voir le coffre de L'Avare, le postiche de barbe de Rabbi Jacob et même la 2CV du Corniaud en tôles et pièces éparpillées - "elle roule beaucoup moins bien" -, une scène inspirée du film Les Trois Âges de Buster Keaton comme le révèle un écran vidéo.
Aimé et détesté
Parfois, l'expo reçoit un invité prestigieux venu présenter un film de cet acteur dont la popularité défie le temps. Mercredi dernier, c'était Danièle Thompson.
Avant d'être la réalisatrice de La Bûche et de Fauteuils d'orchestre, Danièle Thompson fut une scénariste prestigieuse (La reine Margot de Chéreau), à succès (La Boum, de Claude Pinoteau) et surtout l'auteur avec son père, Gérard Oury, des deux plus grands succès (La Grande Vadrouille et Le Corniaud) et des quatre meilleurs films (aux précédents, on ajoute La Folie des grandeurs et Les Aventures de Rabbi Jacob) de l'acteur comique préféré des Français.

Mais pas de tous les Français, Louis de Funès fut violemment détesté par le public intellectuel. En 1964, Jean-Louis Bory, critique à L'Express, le qualifie de "vomi du cinéma français". C'était l'année des 50 ans de l'acteur et celle de son accession - à la surprise générale - au sommet du cinéma français avec un triple carton comme on n'en verra plus : Le Corniaud (11,7 millions d'entrées), Le Gendarme de Saint-Tropez (7,8) et Fantomas (4,5). Soit 24 millions de spectateurs.
Ce succès ne réjouissait pas, non plus, Le Nouvel Observateur qui avait honte de "M. de Funès, de ses petites grimaces, de ses petits borborygmes, de ses petites galipettes…" Dans sa biographie, Bertrand Dicale raconte que le comédien déchirait la page culture des journaux de peur de lire quelque chose de désagréable à son égard.
Danièle Thompson, qui l'a côtoyé de très près durant une décennie, relativise la douleur du génie comique, incompris des intellectuels. "Franchement, ce fut la période la plus heureuse de sa vie, de celle de mon père, et de la mienne. C'est toujours désagréable de lire quelque chose de très méchant, mais on a connu tellement de moments merveilleux. Le succès était insensé et le rire des gens balayait tout. On adorait se cacher dans les salles pour écouter les réactions, observer ce qui marchait bien et ce qui marchait moins. C'est une grande leçon d'écouter le public. On connaissait le film par cœur et, pourtant, on riait encore avec les autres. C'est pour cela que c'est magnifique une salle de cinéma. Pour les comédies, ça change tout, on est entraîné. Après, on allait boire un coup, on était fous de joie. C'étaient des soirées magnifiques."
La malédiction des comiques
Tout de même, elle se souvient qu'après avoir lu un article sur ses grimaces, de Funès a refusé de tourner cette scène de Rabbi Jacob où il doit en faire beaucoup pour attirer l'attention des CRS. "S'il n'en faisait pas, il n'y avait plus de scène. Ce fut un moment terrible. Il s'est engueulé très fort avec mon père. Finalement, il l'a tournée et le résultat est à mourir de rire. Mais il avait été touché. Il y a une forme de snobisme, de mépris, de hargne qui touche la comédie en général et de Funès en particulier parce que le clown n'est pas chic."
De fait, les Cahiers du Cinéma se pinçaient le nez en parlant de de Funès mais la revue encensait Jerry Lewis, dont l'art de la mimique était tout aussi époustouflant que celui de l'interprète d'Oscar. "Encensé en France, précise Danièle Thompson, Jerry Lewis ne l'était pas chez lui aux États-Unis où il subissait le même sort que de Funès ici. Comme si ce qui est populaire était méprisable. Tous les comiques ont vécu cela mais de Funès un peu plus que les autres, car c'était inattendu qu'il arrive à la première place. Mais, quand il voyait les longues files d'attente devant La Grande Vadrouille, La Folie des grandeurs ou Rabbi Jacob, il ne pensait plus aux trois critiques cyniques qui lui crachaient à la figure."
Le temps de la reconnaissance
Dans ses rêves, Louis de Funès pouvait-il imaginer qu'un jour, Jean-Louis Bory ravalerait son vomi ? En 2020, la Cinémathèque française, le temple de ses détracteurs, lui a consacré une prestigieuse exposition (celle qui se trouve en partie au Palace) dont le but, selon son directeur Frédéric Bonnaud, est "de percer le génie de ce clown en l'observant en détail".
Comment Danièle Thompson explique-t-elle ce virage à 180 degrés ? "Ses films, et particulièrement ceux qu'il a tournés avec mon père, ont continué à survivre malgré l'immensité du choix qui s'offre aux spectateurs. Il y a une envie de revoir ses films avec les enfants, les petits-enfants, avec chaque nouvelle génération. Il y a quelque chose de pérenne, très très étonnant."
D'ailleurs, cette canonisation de Louis de Funès s'étend à son image. Ainsi, ce symbole peu flatteur de la France pompidolienne s'est spectaculairement verdurisé. On fait remarquer que, dès 1976, il mène le combat contre la malbouffe dans L'Aile ou la Cuisse. On voit aujourd'hui en lui, un pionnier écologique, car il relayait René Dumont - le grand-père des Verts - dans ses combats contre les pesticides et pour l'agriculture biologique. "La politique tue le rire, disait-il. C'est pour la nature qu'il faut défiler. Pour ça, on peut se battre dans la rue."
À quand Le Gendarme à la Cop ?
L'expo Louis de Funès se tient au cinéma Palace à Bruxelles jusqu'au 16 janvier. À cette occasion, une vingtaine de ses films sont régulièrement projetés sur les écrans du Palace. Certaines projections sont introduites par des personnalités, dont Éric Boschman (6/11), Vincent Taloche (11/11), Dany Boon (24 /11), Bruno Podalydès (16/12), Fabrice Du Welz (19/12) et d'autres encore, dont Mathieu Amalric et Popeck. À surveiller sur www.cinema-palace.be