Le flux vertigineux des images numériques déferle sur l'écran du Nova
Le cinéma bruxellois analyse leur impact avec Screenshot, rétrospective de films, et un livre, "Captures d'écran".

- Publié le 11-05-2022 à 13h52
- Mis à jour le 11-05-2022 à 13h53

Du 12 mai au 26 juin, le cinéma Nova, à Bruxelles, propose Screenshot, une vaste programmation sur l'usage des flux numériques dans le cinéma. Des LoL cats à la guerre en Ukraine, les images filmées d'amateurs abondent aux quatre coins de la toile. Depuis vingt ans, on a suivi printemps arabes, révolution de Maïdan, campagnes présidentielles, bavures policières ou procès parfois en direct sur les réseaux sociaux.
Des dictatures voient d'un mauvais œil l'expression de cette liberté individuelle (Present. Perfect. de Shengze Zhu), des journalistes recourent à ces matériaux pour recouper ou infirmer des faits (Watching the Detectives de Chris Kennedy), des plasticiens pour interroger leur esthétique (52 Films project de James Benning), des cinéastes pour inventer de nouvelles fictions (Spree d'Eugene Kotlyarenko, voir aussi la sous-programmation Series B to Meme)…
Fruit de trois ans de réflexion et de préparation, Screenshot consacre aussi une rétrospective à Dominic Gagnon, réalisateur pionnier du genre qui s'est fait une spécialité du saved footage. Ses montages de séquences YouTube dressent un portrait édifiant de nos sociétés.
L'initiative du Nova a débouché sur la rédaction d'un livre collectif, Captures d'écran (Yellow Now), vaste état des lieux et réflexion esthétique sur des nouvelles pratiques encore peu analysées.
nova-cinema.org
Captures décran, sous la direction de Nicolas Bras et Frédéric-Pierre Saget, Yellow Now, 256 pp., 24 €
Il n'y aura plus de nuit Documentaire de création De Eléonore Weber Scénario Eléonore Weber Avec la voix de Nathalie Richard Durée 1 h 16
L'œil caméra est un fantasme vieux comme le cinéma. La guerre en Ukraine en cours vient rappeler que les images d'un conflit ne sont plus le seul fait des reporters de guerre. Les combattants se filment aussi avec leur seul téléphone.
En 2010, Wikileaks révélait les images d'une bavure filmée par la caméra embarquée d'un hélicoptère américain. Les pilotes ont ouvert le feu sur un groupe de personnes, dont deux reporters de l'agence Reuters. Les militaires avaient confondu un pied d'appareil photo avec un lance-roquettes.
Cette séquence, parmi tant d'autres, se retrouve dans Il n'y aura plus de nuit de la documentariste et philosophe française Eléonore Weber. Cette œuvre qui mêle documentaire et essai philosophique compile des centaines d'images enregistrées à partir des caméras thermiques embarquées à bord d'hélicoptères des armées américaines et françaises.
Fantômes et réalité alternative
"Tout ce que voit un pilote d'hélicoptère est filmé" explique la voix off (par Nathalie Richard). "Détruire ces images est un délit." Les diffuser aussi - elles sont généralement classées secret-défense. La réalisatrice a trouvé celles du film en open source sur Internet (les liens sont mentionnés dans le générique de fin) : certains pilotes les copient clandestinement pour les diffuser.
Une caméra thermique convertit en lumière incandescente toute source de chaleur. Elle détecte notamment une présence vivante (humaine, animale), y compris la nuit, grâce à la chaleur que dégagent les corps. Il est sans doute plus facile de supprimer une silhouette blanche d'un écran que de tuer un adversaire que l'on voit à l'œil nu.
Les pilotes américains appellent ces ombres bogey - démon ou fantôme. Ou comment diaboliser et déshumaniser d'emblée toute cible potentielle. Autour du viseur, les chiffres et symboles indéchiffrables pour le profane évoquent la réalité alternative d'un jeu vidéo. Paradoxe sémantique qu'une caméra "à chaleur" mène à une mise à mort de sang-froid.
Eléonore Weber a dialogué avec un pilote de l'armée française, Pierre V. La culture du doute habite les pilotes, dit-il : est-ce une kalachnikov que porte cet homme ou un râteau ? Celui qui court (parce qu'il aurait peur) est aussi suspect que celui qui marche (parce qu'il aurait quelque chose à cacher). Le spectateur est placé dans la même position : il ne lui est pas toujours possible de trancher avec certitudes.
Une séquence pose en filigrane la glaçante question sous-jacente. Un pilote a survolé la banlieue où il réside. Sur les images thermiques, ses enfants lui font des signes. Sa femme le filme. Il le sait et il est en territoire ami. En Irak ou en Afghanistan, comment aurait-il perçu les mêmes silhouettes et les mêmes gestes ? Demain, ces caméras surveilleront-elles des manifestations ou des zones urbaines ?
À la fin, le gris et blanc des images militaires cède la place aux couleurs délavées d'images filmées avec une caméra dernier cri capable de transformer une nuit en jour. Quand Il n'y aura plus de nuit, que restera-t-il des Lumières pourrait-on s'interroger…
