Jean-Louis Trintignant, des drames et des échecs mais surtout une carrière et une voix exceptionnelles
Figure incontournable du cinéma et du théâtre français, Jean-Louis Trintignant est décédé ce vendredi à l'âge de 91 ans. L'acteur de "Et Dieu… créa la femme" et "Amour" est "mort paisiblement, de vieillesse. Portrait.

- Publié le 17-06-2022 à 18h15
- Mis à jour le 20-06-2022 à 16h35

Jean-Louis Trintignant s'en est allé à 91 ans, comme il était venu, discrètement. Il a quitté sa maison du côté d'Uzès, pas loin d'Avignon, sa maison où il s'était retiré près de son potager et de ses vignes, une maison loin de Paris surtout.
La maison où il a grandi à Pont-Saint-Esprit (Gard), à 40 km de là, est celle d'un notable. Papa dirige une petite entreprise de flans, il sera maire quelques années. Pourtant l'enfance de Jean-Louis n'est pas si confortable. Pendant ses huit premières années, sa mère qui souhaitait une fille, l'habille avec des robes. Plus tard, elle regrettera que son fils ne fut pas homosexuel. Ce n'est pas le grand amour entre ses parents qui ne se sont pas choisis, ce sont deux familles catholiques qui ont uni leurs patrimoines. À la fin de la guerre, c'est carrément la haine, quand papa revient de s'être battu dans la résistance et que maman est rasée pour avoir aimé un soldat allemand.
L'effet Dullin
Programmé pour le droit, Jean-Louis est métamorphosé après avoir vu le grand comédien Charles Dullin jouer L'Avare à Aix-en-Provence. Il monte étudier à Paris, au cours Dullin où il est confronté à deux handicaps : sa timidité et son accent du midi.
Il s'accroche à la surprise de ses professeurs qui ne lui trouvent qu'un seul talent : joli garçon. Il trouve en Tania Balachova, une enseignante plus sensible à une approche psychologique, l'acteur n'interprète pas le personnage, il l'habite. En attendant, il paie ses cours en faisant des petits boulots dont figurant au TNP ce qui lui permet de voir jouer Gérard Philippe chaque soir.
Un jour, Robert Hossein passe à la recherche d'un acteur pour sa prochaine pièce. Il engage Trintignant. Responsabilité limitée fonctionne sans être un succès, mais André Berheim, le plus grand imprésario de Paris est séduit par le jeune homme et le place dans quelques films. Il gagne désormais sa vie et passe la bague au doigt de Colette Dacheville, une camarade du cours de Balachova désormais mieux connue sous le nom de Stéphane Audran.
En 1956, sa route croise celle de Roger Plemiannikov, reporter à Paris-Match et scénariste sous le nom de Roger Vadim. Il lui propose d'être le partenaire de sa femme dans le film qu'il va tourner pour la lancer tant il est convaincu de son potentiel. Il a raison, son projet va réussir au-delà de ses espérances. Mais le succès tonitruant aura un prix. À force de multiplier les scènes d'amour, les deux jeunes gens qui ne s'appréciaient guère au départ, tombent follement amoureux et plantent chacun leur conjoint. Voilà Trintignant en ménage avec la bombe de Et dieu créa la femme (56), celle qu'on surnommera bientôt la plus belle femme du monde : Brigitte Bardot.
Celle-ci dira qu'elle a passé avec Jean-Louis, la période la plus heureuse de sa vie. Trop courte pour Jean-Louis, rattrapé par le service militaire. S'il échappe à l'Algérie, il est caserné loin de B.B. qui ne l'attendra pas.
Les deux familles
Démobilisé, il se console sur un canapé chez Claude Berri et s'incruste dans la tribu Marquant dont l'acteur Christian est alors le jeune premier du cinéma. C'est plutôt sa sœur Nadine qui l'intéresse. Ils se marient en 61, une petite Marie naîtra en 62. Jean-Louis rêve de théâtre, se voit en Hamlet, mais c'est le cinéma qui le fait vivre. Les films se succèdent mais sa renommée reste professionnelle, pas question de monter un film sur ses épaules.
Ce n'est pas pour lui déplaire, surtout quand il peut échapper à son emploi de séducteur. Lorsqu' Alain Cavalier lui demande de choisir entre le démocrate et le facho dans Le combat dans l'île (62) ; il choisit le facho, dur et extrémiste, tellement éloigné de lui.
Car il a le cœur à gauche, comme tout le monde dans sa deuxième famille, celle de Montand - Signoret, celle qui proteste, manifeste, pétitionne et donne un coup de pouce aux films des amis. Jean-Louis devient l'amant pervers de Simone dans Compartiments tueurs (65) du jeune Costa Gavras.
Les films de débutant, c'est déjà sa spécialité, on les compte par dizaines dans sa longue filmographie. Déjà, il mène sa carrière à l'instinct, à l'amitié, à l'aventure. Cette fois, Nadine l'encourage à offrir ses services à un jeune réalisateur lâché par ses producteurs. Pour une fois, il lui propose de modifier un peu le personnage, d'en faire un pilote automobile plutôt qu'un médecin. Trintignant fut un patronyme illustre sur les circuits, son oncle Maurice a remporté le Grand prix de Monaco et les 24h du Mans. Emballé, le réalisateur engage une Mustang au rallye de Monaco pour avoir des images de course. Après, ce sera direction Deauville, et c'est Chabadabada : Un homme et une femme (67) remporte la Palme d'or à Cannes, décroche l'Oscar du film étranger et séduit des dizaines de millions de spectateurs à travers le monde.
Jean-Louis Trintignant est désormais une vedette internationale et mène une carrière en Italie où il est une célébrité depuis le succès du Fanfaron (62) de Dino Risi où il s'est imposé en creux face à Vittorio Gassman.

Au sommet
Bankable comme on ne dit pas encore, Trintignant ne dévie pas de sa ligne. Ni plan de carrière ni choix guidé par le box-office ; il refuse de devenir lui-même un personnage comme Delon, Belmondo ou Ventura. Il multiplie les expériences.
En Italie, on le voit avec des cheveux longs dans un western spaghetti de Sergio Corbucci Il grande Silenzio (68). En France, il enchaîne deux essais avec Robe-Grillet et puis deux autres devant la caméra de sa femme : Mon amour, mon amour (68) et Le voleur de crimes (69).
Et bien sûr, il donne un coup de main aux amis. Costa Gavras prépare Z (69), Jean-Louis s'offre pour le rôle du petit juge qui ne paie pas de mine, mais au regard inflexible derrière ses lunettes teintées (une idée perso). Dix jours, le rôle n'est pas lourd mais deviendra iconique dans ce qui reste, un demi-siècle plus tard, la référence du film politique. Prix d'interprétation à Cannes, nouvel Oscar du film étranger.
À peine revenu du tournage de Z en Algérie, il enchaîne Ma nuit chez Maud (69). Eric Rohmer a dû batailler pour le convaincre, car il n'aime pas son personnage de chrétien hypocrite. Le tournage est aussi un défi. Il ne s'agit pas de savonner durant les longs plans bavards, Rohmer n'a pas la pellicule pour une deuxième prise.
Nouveau succès totalement inattendu. Trintignant est au sommet à la charnière des années 60-70. D'autant qu'en Italie aussi, il vient de tourner un futur classique Le conformiste (70) du jeune et prometteur cinéaste italien : Bernardo Bertolucci.
Est-il le plus heureux des hommes ? À la vieille du tournage, sa deuxième fille, Pauline, dix mois, meurt dans ses bras à Rome, asphyxiée des suites d'une régurgitation. Le drame peut expliquer son visage fermé, sa gestuelle minimaliste. Sa femme Nadine trouvera, elle, une façon de faire son deuil en tournant avec lui : Ça n'arrive qu'aux autres (71).

Des hauts…
La carrière d'un acteur est un point sur une roue, dit-on. Il y a des hauts et des bas, l'important c'est de rouler.
Celle de Jean-Louis Trintignant est exceptionnelle d'abord parce qu'elle a roulé 60 ans mais surtout parce que dans les hauts, chaque décennie compte son lot de chefs-d'œuvre et de succès commerciaux. On vient de passer en revue les années 60. Dans les années 70, Le Voyou (70) de Lelouch, Sans mobile apparent (71) de Labro, Le train (73) de Granier-Deferre ou Flic Story (75) de Deray feront des millions d'entrées. Mais ce sont aussi les années du Mouton enragé (74) de Michel Deville et de L'escapade (74) de Michel Soutter, deux réalisateurs qu'il affectionne. Et encore du Désert de Tartares (76) de Zurlini, le premier a l'avoir fait tourner en Italie.
La décennie suivante sera celle de La Terrasse (80) de son ami Scola, du Bon plaisir (84) de Girod dans lequel, il incarne un président pas si imaginaire, tout le monde reconnaîtra Mitterrand. De Vivement Dimanche (83), petit polar jouissif de Truffaut et aussi de Bunker Palace Hôtel (89) d'un de ses rares proches, Enki Bilal, celui qui dessinera l'étiquette de son vin, mais on n'en est pas encore là.
Les nineties verront encore Merci la vie (91) de Bertrand Blier et Rouge de Kieslowski, Regarde les hommes tomber (94), premier essai de Jacques Audiard et Ceux qui m'aiment prendront le train, sa rencontre avec Patrice Chéreau.
À partir des années 2000, son beau-fils Samuel Benchetrit et Michael Haneke parviendront difficilement à le faire sortir de sa retraite notamment pour Amour (2012), encore un chef-d'œuvre. Palme d'or, 3e Oscar du film étranger et son 1er César du meilleur acteur, il était temps.

En 2017, il met un terme à son parcours (si ce n'est un dernier Lelouch oubliable) avec un film dont le titre est Happy End - la classe absolue - et avec une scène d'anthologie où il livre l'essence de son art épuré. Rien de spectaculaire donc, juste une conversation très calme, entre un grand-père et sa petite-fille échangeant leurs secrets. Pourtant le moment est vénéneux, cruel, intense, désarçonnant. Les nuances dans le jeu de Jean-Louis Trintignant rendent ce moment de cinéma réellement extraordinaire tout autant que sa façon de mettre en valeur l'aplomb déroutant de la jeune comédienne belge, Fantine Harduin.
…et des bas
Quand, à la suite du décès de sa petite Pauline, de sa séparation avec Nadine, de l'échec de ses deux réalisations Une journée bien remplie (72) et Le Maître-nageur (79), et bien sûr du meurtre de sa fille Marie ; Jean-Louis Trintignant se retrouvait tout en bas de la roue, il prenait alors le chemin des expériences.
Par exemple, fin des années 70, il se consacre à la course automobile. Bien qu'il termine deuxième aux 24h de Spa en 82, il ne se considère pas comme un grand pilote, d'ailleurs sa dernière épouse, Mariane Hoepfner conduit mieux que lui (elle fut championne de France de rallye). Il connaîtra néanmoins la frayeur de sa vie quand un pneu de sa Porsche 935 éclate à 330 km/h dans la ligne droite des Hunaudières aux 24 heures du Mans de 1980.
À partir de 86, il retourne au théâtre assidûment, joue Deux sur une balançoire avec Nicole Garcia, remplace Luchini dans Art de Yamina Reza. Et puis, progressivement, il va customiser les planches avec sa passion de la poésie. Chaque soir, il propose un spectacle différent autour d'Aragon, Apollinaire, Prévert… Et parfois, il part en tourné avec sa fille Marie.
Début des années 90, il fait un passage mémorable à la télévision, sous la direction de Jean-Daniel Verhaeghe avec La Controverse de Valladolid. Il y incarne le théologien Sepulveda qui défend l'idée que les Indiens sont des êtres inférieurs qui peuvent donc être traités en esclaves.
Chercher la voix
Fin des années 90, retiré des plateaux, loin de Paris, près d'Uzès, il achète quelques hectares de vignes pour créer avec un couple d'amis viticulteurs, un vin qui ne portera pas son nom mais celui d'Arletty dans Les Enfants du Paradis : Rouge Garance.
À chaque fois que quelqu'un parvient à le convaincre de reprendre chemin du plateau, l'argument n'est jamais sonnant et trébuchant, car il se contente d'un pourcentage des recettes. Si le film ne marche pas, il ne gagne rien.
Il est comme cela Jean-Louis Trintignant, il ne calcule pas. Ni son cachet, ni sa place dans le cinéma. Elle aurait pu être bien plus éblouissante encore. Il a refusé d'être le Casanova de Fellini, le professeur Lacombe (François Truffaut) de Rencontres du 3e type de Spielberg, le photographe (Dennis Hopper) qui piste le colonel Kurtz dans Apocalypse Now de Coppola, entre autres.
Sans regret, plus encore que la carrière, c'est le trajet de l'homme qui est exceptionnel, celui d'un petit garçon timide qui n'a jamais cessé de chercher sa voie.
Et quelle voix ! Les metteurs en scène aiment comparer les comédiens à des instruments. De Trintignant, on dit que c'est un Stradivarius. Et ce n'est pas qu'une métaphore. Sa voix est une mélodie aux inflexions identifiables entre mille, avec un grain, une vibration, une réverbération magnétique. Pas une voix de basse pourtant, elle est même un rien aigrelette. Elle n'est pas forte, non plus. De quelqu'un d'autre, on dirait qu'il marmonne mais pas de Jean-Louis Trintignant, tant elle est si claire, si limpide, si cristalline, tantôt chaleureuse, tantôt glaciale, tantôt séduisante, tantôt administrative. Et désormais éternelle.