Romain Duris : "J'ai toujours tendance à repartir à zéro"

- Publié le 22-06-2022 à 14h46
- Mis à jour le 22-06-2022 à 14h47

Ce jeudi, le 5e Festival international du film de Bruxelles s'ouvrira avec Coupez ! de Michel Hazanavicius. Dans cette irrésistible comédie cinéphile, à découvrir en salles mercredi prochain (*), Romain Duris campe le réalisateur d'un petit film de zombies fauché, dont le tournage part en vrille quand acteurs et techniciens se transforment en véritables morts-vivants… Nous avions rencontré l'acteur, toujours aussi juvénile malgré ses 48 printemps, le 19 mai dernier sur la Croisette, au lendemain de la présentation du film en ouverture du 75e Festival de Cannes, pour évoquer sa première collaboration avec Hazanavicius.
Comment avez-vous abordé ce rôle double, à la fois acteur et réalisateur d'un improbable film de zombies ?
C'est un personnage qui prend sa revanche. Dans la deuxième partie du film, on voit bien qu'il a une vie de travail qui ne le passionne pas. Il est un peu résigné. Ce qui est assez génial, c'est que c'est sa fille qui va le bousculer, pour qu'il se dépasse et fasse enfin quelque chose d'important dans sa vie, pour lui et pour les autres. Et c'est en ça que je l'aime. Que ce soit raté ou réussi, il va emmener tout le monde avec lui. C'est un trait de caractère que j'adore chez les metteurs en scène. Quoiqu'il arrive, on va au bout du film et je vous embarque tous.
Le film s'ouvre sur un incroyable plan-séquence. Comment s'est déroulé son tournage ?
C'est un vrai plan-séquence de 33 minutes, sans coupe. C'était éclatant à faire ! C'est comme ça qu'on s'est tous rencontrés et ça nous a liés. On est vraiment parti du travail sur le texte, puis les répétitions dans différents endroits, avant d'embarquer l'équipe technique avec nous. C'était un peu comme au théâtre. Et puis on était dans un lieu magique, cet hippodrome désaffecté en banlieue de Paris.
Combien de fois a été tourné ce plan-séquence ?
Une quinzaine de fois, quatre fois par jour pendant quatre jours. C'était épuisant. Mais l'épuisement sert. Quand on est moins en forme, il se passe des choses assez kiffantes pour Michel. Toutes les prises ont servi aux suivantes. Nous, les acteurs, on paniquait un peu, car c'était assez bancal au départ. Mais Michel disait juste : "On va la refaire." Il avait confiance dans la réussite de l'exercice.
Dans le film, vous jouez avec la femme et la fille d'Hazanavicius. Vous campez un peu son double…
Carrément. J'observais Michel ; je pouvais placer en direct des gestuelles, des mimiques. C'est clair qu'il y a un rapprochement des acteurs avec les réalisateurs, mais je ne travaille pas comme ça. J'essaye plutôt d'accéder à leur monde, à ce qu'ils veulent décrire, à leur personnalité. Évidemment qu'on n'est pas le même chez Audiard, chez Klapisch ou chez Hazanavicius. Inconsciemment ou non, on prend en compte le monde de celui qui va nous diriger.
Michel Hazanavicius est le roi du pastiche, que ce soit dans ses deux OSS 117, The Artist, Le Redoutable et à nouveau ici. C'est un cinéma très méticuleux. Reste-t-il de la place pour la liberté de l'acteur ?
L'exercice du plan-séquence est un exercice très technique, qui est assez calé, millimétré. Mais pour le reste, dans chaque prise, dans chaque scène, il nous fait toujours déborder, sans savoir ce qu'il va garder ensuite. Franchement, je ne suis jamais rentré chez moi le soir en me disant : "Merde, pourquoi j'ai pas tenté ça…" Avec Michel, on partait d'un point A et on allait partout. Pour nous, acteurs, c'est génial : on n'est jamais frustré, on est plutôt toujours surpris de ce qu'on a pu envoyer d'inattendu. Et ça, c'est Michel. Il kiffe le jeu, il adore la machine qu'est l'acteur. Il le pousse pour avoir un maximum de matière. Il aime bien quand ça devient n'importe quoi. On peut donc vraiment aller dans tous les sens.
Le film met en scène la fabrication d'un film, cette recherche de la véracité, de la vérité par le biais de la mise en scène et de l'artifice. Cette mise en abîme vous a-t-elle parlé ?
Oui, bien sûr. C'est une question qui est toujours là : comment surfer sur la tromperie ? Car oui, il y a des fausses larmes au cinéma, ça existe. Ou comment on peut se mettre dans tous ses états pour trouver l'émotion ou comment la suggérer. Ces questions sont continuelles quand on est acteur et c'est génial, car il n'y a pas de méthode. En tout cas pas une meilleure qu'une autre.
Vous avez commencé très jeune, sans expérience, dans Le Péril jeune de Cédric Klapisch en 1994. Votre méthode a-t-elle évolué au fil des années ?
Je suis toujours aussi intuitif. Je n'ai toujours pas de méthode, en tout cas pas d'assurance sur la meilleure méthode. Je suis toujours sur le moment, l'instant. Je n'ai pas forcément de trucs. J'ai eu des énormes tracs à des moments. Du coup, quand je me sens nerveux, j'y repense en me disant que je m'en suis sorti et ça me calme. Mais c'est vrai que j'ai toujours tendance à repartir à zéro… J'ai envie de garder une espèce de magie, d'inconnu dans ce métier.
Coupez ! est très drôle, mais est aussi touchant par son refus du cynisme, en mettant à l'honneur l'esprit de solidarité nécessaire pour fabriquer un film…
Là, c'est bien montré, mais chaque tournage a ce côté solidarité, bienveillance, pour arriver à faire quelque chose de précieux. C'est précieux de faire du cinéma, c'est un privilège de faire des films. Franchement, j'ai rarement croisé de mauvaises ambiances. Tout le monde est hypermotivé, ambitieux et essaye de se dépasser, de faire le mieux qui peut, à chaque corps de métier. Il y a une solidarité évidente dès le départ.
(*) Critique du film dans le "Arts Libre" et entretien avec Michel Hazanavicius dans les pages Culture de "La Libre" de mercredi prochain.
