James Caan, le dur et le doux
L'acteur américain James Caan est mort à l'âge de 82 ans. Son rôle de Sonny Corleone dans "Le Parrain" l'a "typecasté", à vie, en mafieux nerveux. Une virilité dont il a su dévoiler les fragilités.

- Publié le 07-07-2022 à 21h27
- Mis à jour le 07-07-2022 à 21h29
Le déclic d'une carrière peut se nicher dans les endroits les plus improbables. James Caan, par exemple, c'était dans une chambre froide de la 14e rue à New York. Elle appartenait à son père, son parrain, son grand-oncle, une famille de bouchers d'origine juive allemande. Dès 4 h du matin, il soulevait des carcasses de 100-150 kilos, par moins 15 degrés, été comme hiver. Aucune envie de faire cela toute sa vie. Avec de pareilles épaules, une telle explosivité, on aurait davantage vu une porte de sortie donnant sur un stade de football américain. Mais, alors que son milieu ne le prédisposait pas du tout, ce sera les plateaux de cinéma où on lui confiera régulièrement des rôles de… sportif : pilote automobile dans Ligne rouge 7000, footballeur dans Les Gens de la pluie, karatéka chez Sam Peckinpah (Tueur d'élite) et bien sûr champion de Rollerball.
La porte sera donc celle du conservatoire de la Neightborhood Playhouse. Il adore cela et travaille comme un fou depuis qu'une phrase d'un prof l'a percuté : "Un acteur ne sait jamais quand sa chance va passer, alors il doit être prêt, car elle ne repassera pas." Premiers cachets à la télé, petits rôles à Broadway, figuration dans Irma la douce de Billy Wilder et un jour, l'immense Howard Hawks lui propose un premier rôle dans Ligne rouge 7000 (1965). Ceux qui l'ont vu disent que c'est le pire film du réalisateur de Scarface, mais Caan impressionne le vieux maître qui, dans son film suivant, le place entre John Wayne et Robert Mitchum.
Sous le signe de Coppola
El Dorado lui vaut de figurer dans l'histoire du 7e art, parmi les acteurs qui vont faire le lien entre le vieil et le nouvel Hollywood. En effet, on range spontanément James Caan dans le nouvel Hollywood, car son premier rôle qui vient à l'esprit, c'est Sonny Corleone dans Le Parrain, œuvre iconique des seventies. À jamais, James Caan sera le fils du Parrain, dont le tempérament impulsif lui sera fatal. Comment oublier sa réaction en apprenant l'engagement de son frère (Al Pacino) dans l'armée ? Comment oublier sa fin sanglante au péage d'autoroute. Le Parrain est la clé de voûte de sa filmographie ; Francis Ford Coppola, l'architecte de sa carrière.
En effet, sa fameuse chance, James Caan ne devra pas la saisir au vol, Coppola se tient à côté de lui sur les bancs de la Hofstra University de New York.
Dix ans plus tard, celui-ci a tourné deux films chez Corman, s'est fâché avec les studios avec La Vallée du bonheur, et lance son studio, American Zoetrope avec l'aide de son ami George Lucas.
Premier film, très modeste, The Rain People (1969) est un road movie avec une femme au volant, en plein questionnement sur l'enfant qu'elle porte. Elle prend en stop… James Caan, en footballeur trépané à la suite d'un accident de jeu, diminué intellectuellement, abandonné à son sort. Il faut voir ce film, pour se rendre compte de la palette de James Caan qui, paradoxalement, va se réduire avec le succès du Parrain. L'effet typecasting, "on m'appelait pour le rôle du tough guy qui se fait buter à la page 20 du scénario", déclare-t-il au magazine Première en 2013, à l'occasion de Blood Ties, le film américain de Guillaume Canet.
Il rêve de chanter et danser à l'écran, mais on ne voit en lui qu'un homme viril, tempétueux. Il tire son image vers la science-fiction politique dans Rollerball (1975) de Norman Jewinson où il incarne une sorte de gladiateur du futur. Il est le bel imprésario de Barbra Streisand dans la suite ratée de Funny Girl : Funny Lady (1975). Et puis, il y a Le Flambeur (1975), la transposition par Karel Reisz (La Maîtresse du lieutenant français) du Joueur de Dostoïevski. En professeur de lettres qui a contracté le vice du jeu, Caan a révélé une intense fragilité qui le rend très attachant.
C est Lelouch qui va concrétiser son rêve. Dans Les Uns et les Autres (1981), il est un officier US armé d'une trompette et de swing pour divertir, avec un orchestre de jazz, les Boys qui se battent en Europe.
Six ans hors des radars
À la même époque, il trouve devant sa caravane un jeune réalisateur de téléfilm prêt à camper tant qu'il n'aura pas donné son avis sur son scénario. James Caan le lit et s'emballe. Thief (Le Solitaire) de Michael Mann n'est pas loin d'être son film préféré, c'est, en tout cas, celui choisi par la Cinémathèque française pour sa rétrospective. Le perfectionnisme de Mann poussera Caan à la limite de sa résistance dans un rôle de braqueur hyperpro, dont la faille est le rêve de fonder une famille. Cette composition majeure le voit ralentir sa vitesse d'élocution pour être compris sans devoir se répéter.
Le problème de Caan, c'est une gourmandise financière qui aveugle son jugement artistique au point de refuser Vol au-dessus d'un nid ce coucou (1975), Rencontres du troisième type (1977), Kramer contre Kramer (1979). Il reste pourtant un acteur en vue, quand il dévisse au début des eighties. La mort de sa sœur le précipite dans la dépression, il bascule dans la drogue, se fait gruger par ses associés. Il reste six ans sans tourner et Hollywood l'a oublié.
Qui va le ramener sur un plateau ? Coppola lui confie le rôle d'un sergent en poste au cimetière militaire d'Arlington, où il tente de dessiller une jeune recrue sur la réalité de la guerre du Vietnam. Garden of Stones est pourtant un triste souvenir. Durant le tournage, Gio, le fils de Coppola est tué dans un accident.
James Caan est à nouveau visible par les radars de la tour de contrôle hollywoodienne, même si la loupiote n'est pas bien brillante. C'est après les refus de Ed Harris, Michael Douglas, Harrison Ford, Mel Gibson, Dustin Hoffman, Robert DeNiro, Bill Murray, Al Pacino, Richard Dreyfuss, Gene Hackman, Robert Redford, Bruce Willis et Jack Nicholson que James Caan se voit proposer un premier rôle par Rob Reiner. D'absurde, l'idée de coincer ce sportif si nerveux dans un lit avec les jambes cassées va se révéler génératrice de tension. C'est que l'infirmière (Kathy Bates) est prête à tout pour le forcer à renoncer à son projet d'éliminer son héroïne littéraire : Misery.
De James Gray à Lars Von Trier
Depuis 1990, on le croise régulièrement sur le petit et le grand écran. Il ne joue plus les premiers rôles, mais il a gardé du charisme auprès des nouvelles générations. James Gray en fait le patron mafieux et le deus ex machina de The Yards. (2000).
On le voit aussi dans des comédies, où il joue avec sa filmographie, campe un joueur dans Honeymoon in Vegas face à Nicolas Cage et adresse un clin d'œil à Sonny Corleone dans Mickey Blue Eyes avec Hugh Grant. Il passe même chez Lars von Trier, sur le plateau de Dogville à la mise en scène fabuleuse. Mais le courant ne passe pas et Caan refusera de tourner la suite, Manderlay, comme Nicole Kidman, d'ailleurs.
Il s'était fait rare depuis Blood Ties. Mais, comme il aimait dire : "Je suis un acteur, je ne peux accepter mon âge." Son corps, pourtant, le lui a rappelé. Sa passion du rodéo et certains tournages ont mis son squelette en pièces. Au point de le clouer dans une chaise roulante. Jusqu'à ce 6 juillet où il a laissé quatre femmes, cinq enfants, quatre petits-enfants et une riche filmographie.
