Benjamin Massoubre, coréalisateur du "Petit Nicolas" : "C'est une histoire de résilience, celle de deux hommes qui se sont fait voler leur enfance"
L'émotion de Benjamin Massoubre, coréalisateur du Petit Nicolas, est sincère, lorsqu'on évoque la mort récente de Jean-Jacques Sempé. "Je l'ai appris en plein mois d'août, juste avant de commencer la promo du film. Même s'il était assez diminué depuis plusieurs années, ça nous a affectés profondément. Parce qu'en fait, on est resté immergé dans son univers pendant deux ans et demi, de manière hyperintense. Du soir au matin, on a pensé Sempé, Sempé, Sempé. Mais, ce qui est beau aussi, c'est qu'on voit à quel point son univers a touché tant d'enfants et d'adultes, encore de nos jours."

- Publié le 12-10-2022 à 09h57
- Mis à jour le 31-10-2022 à 10h04

L'émotion de Benjamin Massoubre, coréalisateur du Petit Nicolas, est sincère, lorsqu'on évoque la mort récente de Jean-Jacques Sempé. "Je l'ai appris en plein mois d'août, juste avant de commencer la promo du film. Même s'il était assez diminué depuis plusieurs années, ça nous a affectés profondément. Parce qu'en fait, on est resté immergé dans son univers pendant deux ans et demi, de manière hyperintense. Du jour au matin, on a pensé Sempé, Sempé, Sempé. Mais, ce qui est beau aussi, c'est qu'on voit à quel point son univers a touché tant d'enfants et d'adultes, encore de nos jours."
Quelle était son implication dans le film ? Est-ce qu'il a participé au scénario avec vous ?
Il n'a pas participé au scénario. Comme il le dit dans le film, l'écriture, c'est pas du tout son truc. Par contre, il était très fort pour les one liner. Il aurait fait un bon comédien de stand-up. Mais il avait un droit de regard. Au début, il était inquiet parce que, contrairement au film de Laurent Tirard, avec des acteurs, ici, on impliquait son dessin. Une fois qu'il a compris que nous étions dans le respect de son œuvre, il nous a laissé toute liberté.
Comment est venue l'idée d'intégrer le récit de l'amitié entre Jean-Jacques et René ?
Au départ, il y avait un projet de documentaire pour la télévision sur René et Jean-Jacques. Anne [Goscinny] souhaitait mélanger des images d'archives avec des nouvelles du Petit Nicolas. Elle voulait recréer les dialogues entre son père et Jean-Jacques. L'idée du dessin animé est née de ça. Je suis arrivé dans le processus d'écriture. Il y avait une structure de film à sketches, mais il fallait lui donner une homogénéité. Petit à petit, on en est venu à imaginer cet arc émotionnel autour de l'histoire d'amitié entre les deux auteurs. On a ensuite trouvé cette clé : la création du Petit Nicolas est une histoire de résilience, celle de deux hommes qui se sont fait voler leur enfance. Il y a eu un moment qui a été vraiment fondateur, c'est la lettre que Jean Jacques a écrite à la femme de René après sa mort. C'est une fantastique lettre d'amitié. Il y parle de ce dernier repas, qu'on a intégré dans le film, et de son rapport à l'histoire du Petit Nicolas. Cette lettre a été fondatrice de l'émotion qu'on a voulu décrire. Il y avait aussi un désir très fort d'Anne de dépoussiérer un peu l'image de son père, qui traîne cette image très conservatrice et franchouillarde, alors que c'était un citoyen du monde.
Le film respecte le dessin de Sempé. Mais aurait-il été possible sans le numérique ?
Oui, mais il aurait pris plus de temps et aurait coûté bien plus cher. Le numérique permet de développer des outils spécifiques, ce qu'on appelle des "brosses", qui ont permis de reproduire le trait de plume de Jean-Jacques, son épaisseur, les pleins, les déliés. On a beaucoup analysé son dessin pour que les animateurs puissent le reproduire. Le principal défi était de retrouver l'apparence organique du dessin en numérique.
Les albums du Petit Nicolas sont en noir et blanc. Comment avez-vous choisi les couleurs ?
Nous nous sommes inspirés de sa palette, notamment ses illustrations pour le New Yorker. Il utilisait des couleurs très spécifiques, parfois un peu flashy, parfois plutôt automnales. Nous avons fait des tests, en filmant des taches de couleur et d'aquarelle sur du papier, afin de créer des "masques" numériques pour les reproduire.
Le dessin de Sempé est figé, mais est très dynamique. Comment l'anime-t-on ?
On a créé des banques de référence pour les personnages et les attitudes. C'était un peu compliqué au début, car si Jean-Jacques était un super illustrateur, son dessin change d'une illustration à l'autre, notamment Nicolas. Le nez grandit, la tête change un peu. Il a fallu se mettre d'accord avec Jean-Jacques sur un Nicolas de référence. L'avantage, c'est que dès l'écriture de Goscinny, les personnages sont très caractérisés. Ce sont des standards de comédie : Eudes le bagarreur, Alceste qui mange tout le temps, Clotaire le dernier de classe, Agnan le premier de classe… Le rythme n'est pas créé par le découpage ou par des effets de montage, mais vraiment par ce qui se passe à l'intérieur du plan.
Les dessins de Sempé présentent aussi un cadre fixe. Ce n'est pas de la bande dessinée avec une succession d'action ou des changements de cadrage.
Non, en effet. On s'est astreint quasiment à une grammaire exclusivement faite de plans hyperlarges. Une partie de la poésie de Sempé réside aussi dans le cadre et dans les formats verticaux avec des personnages minuscules perdus dans des décors immenses. Il n'y a pas de gros plans. Le plus gros travail, c'était de reproduire ça. Parce que le cinéma, c'est un format horizontal. On a donc créé des mouvements dans ces décors. On a des plans longs, peu découpés. On a puisé nos références dans les débuts du cinéma, dans les films de Buster Keaton et Chaplin.
