Léa Seydoux : "C'est la première fois que je joue quelqu'un de normal"
Dans "Un beau matin", Léa Seydoux est magique. Pour Mia Hansen-Løve, elle incarne une héroïne du quotidien. Un film lumineux, qui parvient à capter la magie de la vie à l'écran. Entretien.
- Publié le 19-10-2022 à 10h06
- Mis à jour le 19-10-2022 à 10h14

À 37 ans, Léa Seydoux est au sommet de sa carrière. L'année dernière, la star française, qui partagea la Palme d'or avec Adèle Exarchopoulos et Abdellatif Kechiche pour La Vie d'Adèle en 2013, était ainsi à l'affiche de quatre films sur la Croisette. Elle était notamment troublante face à Denis Podalydès dans Tromperie d'Arnaud Desplechin ou exubérante en présentatrice de chaîne d'info en continu dans France de Bruno Dumont. En mai dernier, Seydoux présentait deux films à Cannes : Les Crimes du futur de David Cronenberg, mais surtout le magnifique Un beau matin , qui sort ce mercredi au cinéma.
Délicate, posée, réfléchissant longuement avant de répondre, la star française cultive son image d'actrice rêveuse et mélancolique. Elle semble en tout cas ravie d'incarner, pour Mia Hansen-Løve, une femme du quotidien, à la fois mère, fille et amante. Après avoir notamment été LA James Bond Girl de Daniel Craig dans les deux derniers volets de la saga, dont Mourir peut attendre l'année dernière. "J'ai toujours fait des films très différents. J'ai joué avec Kechiche, j'ai fait Mission Impossible (en 2011)… J'ai travaillé avec de grands réalisateurs, comme le Grec Yorgos Lanthimos (dans The Lobster en 2014), l'Autrichienne Jessica Hausner (Lourdes en 2009), l'Israélien Amos Gitaï (dans le téléfilm Roses à crédit en 2010). J'ai travaillé avec des gens très différents. Je crois que c'est ce que j'aime, pouvoir explorer toutes sortes de films. J'ai le sentiment d'être un peu un caméléon. J'aime me métamorphoser…"
Une actrice caméléon
D'ailleurs, pour l'actrice, aucun rôle ne ressemble à un autre. "C'est toujours une nouvelle aventure. Cela peut sembler étrange, mais je n'ai pas l'impression d'être une actrice professionnelle, avoue-t-elle. À chaque début de tournage, c'est comme si c'était mon premier film. J'essaye de ne pas avoir de trucs. J'essaye juste de me fondre dans la vision du réalisateur. Même dans ma vie, j'ai des amis très différents, qui viennent de pays différents. C'est vrai que, enfant, j'ai eu la chance de voyager, d'aller en Afrique. J'ai dû m'adapter à chaque fois et cela a forgé la personne que je suis aujourd'hui."
Si elle a grandi dans une grande famille de cinéma - elle est la petite-fille de Jérôme Seydoux, patron de Pathé -, Léa Seydoux ne rêvait pas, gamine, de devenir actrice. "Il faut que je me pince parfois pour me dire que je suis là à travailler avec Daniel Craig dans James Bond. C'est surréaliste ! Je ne peux pas déconnecter cela de ma vie, de qui je suis. C'est pour ça que je ne vois pas ça comme un travail. Le cinéma, c'est ma vie. C'est la seule façon que j'ai trouvée de m'exprimer. Si je n'avais pas cela, je serais très triste, car j'ai besoin d'exprimer les émotions que j'ai en moi."
Une héroïne ordinaire
Alors que les cinéastes, hommes ou femmes, ont souvent joué sur l'image glamour de Léa Seydoux, Mia Hansen-Løve est au contraire allée chercher autre chose ici (cf. ci-contre). "C'est vrai que c'est la première fois que je joue quelqu'un de normal. C'est la raison pour laquelle les gens sont si émus par le film, car ils peuvent se sentir proches de Sandra. Elle traverse des émotions très simples, mais des émotions qu'on connaît tous. Le film parle de sujets simples : l'amour, la mort, la maternité… Je crois qu'en général, les meilleurs films sont ceux qui parlent de sujets simples. Comme La Vie d'Adèle, qui parlait juste d'une histoire d'amour, d'une passion. Les gens ont été très touchés par cela. La vie est banale, comme la mort et l'amour. Mais il y a de l'extraordinaire dans la banalité", susurre l'actrice, la tête légèrement penchée, avec un air triste dans le regard.
"Je suis mélancolique, confirme-t-elle. Je crois que j'ai toujours été comme ça. Mais c'est un sentiment formidable ; ce n'est pas une maladie. Je suis aussi nostalgique…"
Pour Léa Seydoux, chaque film est une nouvelle aventure, mais surtout une expérience qui la nourrit. "Jeune fille, je ne comprenais pas la complexité de la vie, j'étais plus binaire : noir et blanc. En vieillissant, on voit les choses avec plus de profondeur. C'est évident qu'à travers les films, j'ai appris énormément sur la vie, sur les sentiments, les relations, l'amour, la mort. Je crois que c'est pour ça que j'aime tant le cinéma. Mais ça peut venir d'un livre, d'un morceau de musique ou d'une toile… Je me sens vivante quand je suis touchée par quelque chose", s'enthousiasme l'actrice.
En quête de profondeur
Dans Un beau matin, son personnage, Sandra, reste stoïque face à ce que la vie lui réserve, face à la maladie de son père notamment. "Moi, je ne suis pas toujours très calme…, sourit Seydoux. Ce que j'essaye dans les films que je fais et dans ma vie, c'est de toujours donner de la dimension, de la profondeur aux choses. J'aime quand les choses ont du sens. Et j'ai besoin de la beauté dans ma vie ; ça m'aide beaucoup. Quand je suis touchée par quelque chose, ça m'aide à vivre, car la vie est tragique, difficile. La vie n'a pas de sens en soi, sinon celui qu'on lui donne. J'essaye donc de voir la beauté partout, dans l'art, avec mes amis, ma famille…"
La star française n'en finit plus d'inspirer les plus grands cinéastes. Avant de la revoir dans le prochain Cronenberg (The Shrouds), elle sera en 2023 à l'affiche du second volet du Dune de Denis Villeneuve, de La Bête de Bertrand Bonello, du Bal des Folles d'Arnaud, mais aussi d'Emmanuelle, dans lequel Audrey Diwan (Lion d'or à Venise en 2021 avec son adaptation de L'Événement de la récente Prix Nobel de littérature Annie Ernaux) réinterprétera la mythique héroïne érotique des années 1970. "Le projet m'excite beaucoup ! Avec Audrey, on est de la même génération. On a envie de parler de ce que c'est d'être une femme aujourd'hui. Évidemment de la relation à la sexualité, mais pas seulement. Quand je parlais avec Audrey, elle me disait qu'Emmanuelle est une femme qu'elle connaît, qu'elle voit tous les jours dans la rue, mais jamais au cinéma. C'est un sujet qui n'a pas encore été exploré, en plus par une femme. On veut parler de notre désir en tant que femmes. Cela m'intéresse beaucoup", confie l'actrice.
Un film à voir, pour elle, uniquement au grand écran. "Sans mentir, je crois que je n'ai jamais vu un film en streaming. Je vais au cinéma. J'aime l'expérience d'être dans une salle obscure. Je ne peux pas regarder un film à la maison, où je suis toujours distraite. J'ai vraiment besoin de m'immerger dans un film. Le streaming me fait peur, car j'ai l'impression que les gens deviennent de plus en plus individualistes. Alors que le cinéma est une expérience que l'on doit partager", conclut Léa Seydoux.
