Quand Charles Vanel était réalisateur
Le Festival Lumière a ressuscité "Dans la nuit", le dernier film muet français.

- Publié le 21-10-2022 à 19h30

Il faut le voir pour le croire. D'ailleurs, ceux qui envoient la salle de cinéma aux soins intensifs, voire palliatifs, devraient passer, un jour, au Festival Lumière à Lyon dont la singularité est de projeter essentiellement des films classiques. Ainsi, jeudi soir, l'auditorium (environ 2 000 places) était bondé pour assister - en première mondiale, il est vrai - à la résurrection de Dans la nuit, film muet réalisé par Charles Vanel en 1930.
Voilà un dernier morceau de phrase qui pose question.
Un film réalisé par Charles Vanel ? Hé oui, heureusement que l'Institut Lumière existe pour nous le prouver : Charles Vanel n'était pas qu'un acteur - 200 films -, il fut aussi metteur en scène.
Un film muet de 1930 ? Oui, et ce fut bien son problème. Dans la nuit fut très bien accueilli par la presse de l'époque mais fut refusé par les exploitants qui étaient passés au parlant, apparu en 1927. La sortie du film fut modeste avant de s'enfoncer… dans la nuit de l'oubli, avec pour seule consolation d'être labellisé comme le dernier film muet français.
Parmi les milliers de spectateurs, figurait une délégation d'habitants venus de Jujurieux, localité pas très éloignée de Lyon où le film fut tourné, voici 90 ans. Également coproducteur, Charles Vanel avait choisi d'opérer en décors naturels pour comprimer les coûts.
Quand Charles Vanel était jeune
Non seulement on ignorait que Charles Vanel avait été réalisateur, mais on ignorait aussi qu'il avait été jeune. En effet, dans tous les films qu'on a pu voir, il a toujours l'air vieux. Viviane Romance lui préfère Gabin qu'elle trouve plus jeune dans La Belle Équipe (1936) de Duvivier. Il a passé l'âge de traverser la jungle en camion dans Le Salaire de la peur (1953) de Clouzot. Dans Sept morts sur ordonnance (1975), il incarne un vieux chirurgien tout-puissant qui n'entend pas remettre en cause ses méthodes à l'arrivée d'un concurrent joué par Depardieu. Et puis l'image iconique de cet acteur à la carrière digne de la reine d'Angleterre - commencée en 1910, terminée en 1988 - est sans doute celle de sa dernière visite au Festival de Cannes, en 1986, au bras de Charlotte Gainsbourg adolescente.
Dans la nuit allait-il nous montrer Vanel jeune ? En fait, il a déjà près de 40 ans, mais il rayonne au bras de sa femme lors de son mariage, banquet au bord de l'eau et fête populaire sur la place du village pour cet ouvrier dans la carrière locale.
Ce lieu grandiose, Vanel va l'utiliser magistralement pour un accident. On voit des artificiers installer des bâtons de dynamite dans la roche alors que plusieurs dizaines de mètres au-dessus d'eux, hors de vue, des enfants jouent sur une prairie. On imagine le drame, mais c'est un tout autre scénario qui va se produire. Un contremaître monte au sommet pour inspecter les lieux et donner le signal au moyen d'une corne de chasse qu'il abandonne négligemment à l'entame de son tour de ronde. Trop tentant pour un enfant qui souffle et donne ainsi le feu vert à l'explosion alors que tous les ouvriers ne sont pas en sécurité. C'est le cas du personnage de Charles Vanel qui en sortira vivant, mais défiguré, la gueule cassée, contraint de porter un masque à vie. D'un film quasi documentaire jusque-là, on bascule dans un drame sentimental aux accents de plus en plus fantastiques.
Le film n'ayant pas de partition à l'origine, sa restauration a stimulé la créativité des musiciens. Il en existe d'ores et déjà plusieurs, l'une jazzy et très cuivrée, une autre à l'accordéon (bien visible à l'écran). L'institut Lumière a fait le choix, original, d'un organiste. Adam Bernadac tire de son instrument un lyrisme poignant dans les scènes sentimentales, pousse la tension à son paroxysme dans les moments dramatiques, surprend par sa légèreté dans les séquences bucoliques mais est un peu à la peine lorsqu'il s'agit de mettre de l'ambiance à la fête.
Quel(s) instrument(s) attende(nt) les spectateurs qui découvriront Dans la nuit, le 28 novembre à Cinematek à Bruxelles ?
