Émilie Dequenne : "Pourquoi les garçons ne pourraient pas se tenir la main ?"
À l'affiche, ce mercredi de "Close", l'actrice belge a adore sa collaboration avec Lukas Dhont. Qui lui a rappelé ses débuts, à 17 ans, dans "Rosetta" des frères Dardenne en 1999.

- Publié le 01-11-2022 à 16h23
- Mis à jour le 29-11-2022 à 10h04

Le 11 octobre , Émilie Dequenne accompagnait Lukas Dhont à l'avant-première de Close, en ouverture du 49e Festival du film de Gand. Pour la comédienne montoise, l'expérience de ce film, qui a décroché le Grand Prix du jury en Compétition à Cannes en mai dernier, a été très particulière. Notamment parce qu'elle y joue aux côtés d'Eden Dambrine et Gustav de Waele, deux comédiens qui, comme elle au moment de Rosetta en 1999 (cf. ci-dessous), débutent très jeunes à l'écran.
"Je sentais comment ça allait se passer. Je me disais: Cannes, ça risque d'arriver. Ils vont vivre un truc un peu énorme, comme avec Rosetta", sourit celle qui joue Sophie, la mère de Rémi dans le film… "En voyant Gustav et Eden, ça me renvoyait beaucoup à moi à l'époque, parce qu'on sentait qu'ils étaient à leur place, qu'ils avaient choisi de faire ce qu'ils faisaient et que, même si c'était difficile, ils ne lâcheraient pas, parce qu'ils avaient envie d'être là. Et ça, on l'a rarement avec des enfants au cinéma, parce que, souvent, les envies de cinéma des enfants ne sont pas toujours les leurs... Pour faire un bon casting d'enfants, il faut caster les parents d'abord…"

Comment s'est faite la rencontre avec Lukas Dhont ?
Ça ne s'est pas passé de manière classique ; je n'ai pas reçu le scénario via mon agent. Lukas m'a envoyé un message sur Instagram. Vive les réseaux sociaux ! Quand je l'ai reçu, j'ai bondi. J'étais à dix mille lieues d'imaginer qu'il me demanderait de travailler avec lui ! Il voulait qu'on se voie pour parler de son film. Lukas est fascinant. J'ai vraiment beaucoup d'amour pour lui… Ça a été assez magique tout de suite la manière dont il m'a parlé de Sophie, de l'histoire de ces deux garçons. Ayant vu Girl, je savais que, forcément, il allait faire ça de manière très juste, très douce. Il utilise ce qu'il y a de plus beau dans la vie. Et il arrive à transcender son horreur et sa beauté. Je suis vraiment bouleversée par son cinéma. Après avoir lu le scénario, évidemment, j'étais cuite…
Vous jouez un second rôle dans Close. Cela vous a-t-il fait hésiter ?
C'est un second rôle, mais c'était la chance d'embarquer dans une vraie aventure. On a tourné énormément, sur une année entière. On a eu la chance de pouvoir tourner à différentes saisons, pour avoir différentes lumières, différentes floraisons. On a passé un temps fou ensemble. Quand j'ai rencontré Lukas, la première chose qu'il m'a dite, c'est : "Tu vas un peu oublier tout ce que tu fais d'habitude." Moi, je suis très bosseuse, je travaille beaucoup mon scénario, je connais mon texte par cœur. Il m'a dit : "Tu n'apprends surtout pas ton texte. Fais ton sac et on part, on vit une aventure !" C'est comme ça qu'il m'a parlé de son film…
J'étais à dix mille lieues d'imaginer que Lukas me demanderait de travailler avec lui!
Ça vous a déstabilisée au début ?
Oui. Après, je me suis focalisée sur d'autres choses. Pour Sophie, j'avais envie de ce truc fort et en même temps fragile. J'ai donc perdu quelques kilos ; je faisais du sport le soir à l'hôtel. Ça me mettait dans une dynamique, dans le travail sans vraiment travailler. C'est une certaine rigueur, une discipline, qui me permet de rester concentrée et de ne pas avoir l'impression de me tourner les pouces.
Du point de vue de votre personnage, Close montre combien, parfois, les parents ne connaissent pas leurs enfants. En tant que mère, vous vous êtes reconnue en Sophie ?
Mine de rien, il y a la sphère scolaire. Enfant, adolescente, j'ai vécu deux années de scolarité terribles où, vraiment, c'était un enfer. Mais je n'en ai pas dit un mot à la maison. Je me suis débrouillée. J'ai fait croire que j'étais malade. J'ai réussi à échapper à l'école le plus que je pouvais. Ce qui se passe à l'école se passe à l'école et c'est difficile pour les enfants d'en parler à la maison. J'ai toujours eu un grand dialogue avec ma fille. Mais quand elle a eu des petits soucis d'école, elle n'en a pas parlé tout de suite. Je ne l'ai su que quand elle a développé une vraie phobie scolaire et qu'on a dû trouver des solutions, aménager son emploi du temps. Pour revenir au film, Sophie aime Rémi, indéniablement, mais elle respecte une certaine forme d'intimité. C'est tout à son honneur. Un enfant, ce n'est pas soi, c'est une autre personne. Mais voilà, ce sera le déclencheur de sa culpabilité. Forcément, respecter les limites de l'intimité fait que, parfois, des choses graves nous échappent…
Close met en scène une amitié fusionnelle, les sentiments exacerbés de l'enfance. Vous avez connu cela vous-même ?
Bien sûr. Ado, toutes mes amitiés étaient comme ça. Ma première vraie histoire amoureuse, ça a été plus que destructeur. Mais les vraies histoires d'amitié très fortes, pour nous les filles, c'est facile de les vivre. Car on n'a pas ce regard extérieur qui va lier tout de suite cela à la sexualité. Deux filles peuvent se faire un câlin, poser la tête sur l'épaule l'une de l'autre, se donner la main, aller faire pipi ou dormir ensemble. Dans l'inconscient collectif, deux amies ont le droit de se toucher, même de s'embrasser sur la bouche. Personne ne viendra leur dire : "Oh! Vous êtes en couple ?" C'est quand même fou. C'est aussi une des raisons pour lesquelles j'avais envie de faire le film de Lukas, de batailler un peu pour ce droit aux amitiés sensuelles entre garçons. Pourquoi les garçons ne pourraient pas se tenir la main en étant très amis ? Je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas y avoir un peu de sensualité dans les relations amicales entre hommes, sans pour autant voir cela comme quelque chose de sexuel ou d'amoureux.
En 2017, vous jouiez dans Chez nous de Lucas Belvaux, film assez visionnaire sur l'état actuel de la France, sur la dédiabolisation de Marine Le Pen…
C'est valable pour le monde, pour l'Italie… Mais moi, je suis juste comédienne. Mon rôle n'est absolument pas de faire de la politique. J'ai même beaucoup de mal avec les comédiens qui confondent un peu leurs rôles. Mais, dans mes choix, si j'ai la possibilité d'aller vers des films qui vont faire sens avec mes idées, je le fais. Un peu comme pour Close… Même le film que je pars faire au Maroc après-demain, c'est en lien avec l'écologie. Je trouve toujours un truc qui fait sens. Je choisirais mes films presque comme j'éduquerais mes enfants. C'est la seule pierre que je peux amener. Non pas en faisant des grands discours dans je ne sais quelle cérémonie mais, en tant qu'artiste, en utilisant mon outil, mon œuvre, pour essayer d'exprimer mes points de vue, mes idées. Sans donner de leçon, évidemment.
Moi, je suis juste comédienne. Mon rôle n'est absolument pas de faire de la politique.
Un rôle : La Rosetta des Dardenne
En 1999, Rosetta marqua à jamais l'histoire du cinéma belge. Les frères Dardenne décrochaient la première Palme d'or belge à Cannes, tandis qu'ils révélaient le talent explosif d'Émilie Dequenne. À 18 ans, la jeune actrice montoise impressionna à ce point le jury de David Cronenberg, qu'il lui décerna également le prix d'interprétation.
Ce film et ce rôle emblématique ont profondément marqué la carrière de la comédienne. "Cette expérience-là, elle est dans mon ADN. Elle fait ce que je suis aujourd'hui, 23 ans plus tard, commente Émilie Dequenne. La rencontre avec les frères, leur bienveillance, leur accompagnement après Rosetta aussi... C'est ce qui a orienté tous mes choix de films, la façon de me poser, de ne faire que ce que j'avais envie de faire, de refuser plus de films que d'en accepter. Et cela a certainement influencé le cinéma qui me touche ou pas."

Filmographie sélective
- Rosetta (1999) des Frères Dardenne - Prix d'interprétation à Cannes. Prix Joseph Plateau de la meilleure actrice.
- Le Pacte des loups (2001) de Christophe Gans - Swann d'Or de la révélation féminine à Cabourg
- Une femme de ménage (2002) de Claude Berri
- Mariées mais pas trop (2003) de Catherine Corsini
- L'Américain (2004) de Patrick Timsit
- L'Équipier (2004) de Philippe Lioret
- Le Grand Meaulnes (2006) de Jean-Daniel Verhaeghe
- La Vie d'artiste (2006) de Marc Fitoussi
- La Fille du RER (2009) d'André Téchiné - Swann d'Or de la meilleure actrice à Cabourg
- À perdre la raison (2012) de Joachim Lafosse - Prix d'interprétation à Un Certain Regard à Cannes, Magritte de la meilleure actrice
- Möbius (2013) d'Éric Rochant
- Pas son genre (2014) de Lucas Belvaux - Magritte de la meilleure actrice, Swann d'Or de la meilleure actrice à Cabourg
- Maman a tort (2016) de Marc Fitoussi
- Chez nous (2017) de Lucas Belvaux - Magritte de la meilleure actrice
- Les Hommes du feu (2017) de Pierre Jolivet
- Au revoir là-haut (2017) d'Albert Dupontel
- Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait (2020) d'Emmanuel Mouret - César du meilleur second rôle féminin, Swann d'Or de la meilleure actrice à Cabourg
- Close de Lukas Dhont (2022)
L'expérience de la salle
Après avoir très peu travaillé durant le Covid - "2020, ça a été une catastrophe...", confie-t-elle -, Émilie Dequenne a, depuis, repris les tournages avec une certaine boulimie de travail, entre une mini-série pour M6, un film d'aventures écologiques au Maroc, mais aussi Complètement Cramé ! de Gilles Legardinier avec John Malkovich et Fanny Ardant, Double foyer de Claire Vassé avec Max Boublil ou La Fille d'Albino Rodrigue de Christine Dory. Du coup, l'actrice n'a plus le temps d'aller au cinéma…
"Je ne parviens même pas à me souvenir quand c'était la dernière fois que j'y suis allée. J'en souffre, parce qu'il y a plein de films qui sont sortis, que je sais que je rattraperais forcément, mais je ne les verrai pas en salles. Et moi, je préfère 100 fois voir un film en salle. Le monde, j'ai envie de le voir en grand. On est de plus en plus renfermé sur soi si notre fenêtre est de la taille d'un smartphone. Il se passe des trucs dans une salle avec les autres spectateurs… Et il y a vraiment une immersion, une déconnexion qui n'est pas la même que chez soi. Pour moi, c'est une nécessité. Là, le fait de ne pas pouvoir y aller, je me sens un peu un peu amputée d'un truc…"