Nicolas Bedos : "À une époque navrante de mon existence, j'agrémentais certaines maisons de vacances de ma jeunesse un peu dépravée…"
Ce mercredi, sort en salles "Mascarade", une agréable comédie de mœurs sur la Côte d'Azur signée Nicolas Bedos. Avec Isabelle Adjani, Pierre Niney ou encore François Cluzet.

- Publié le 02-11-2022 à 09h20
- Mis à jour le 29-11-2022 à 10h03

En mai dernier, Nicolas Bedos était de nouveau présent à Cannes — un an après avoir fait la clôture avec OSS 117, Alerte rouge en Afrique noire — pour dévoiler, hors Compétition, son nouveau film Mascarade, une comédie de mœurs tournée non loin du Palais des Festivals, à Nice.
Ce film, Nicolas Bedos le porte en lui depuis très longtemps. "Ça a été une maturation très longue. J'ai commencé par vouloir écrire un roman, comme je l'avais fait pour La Belle Époque, et finalement, ça s'est transformé en scénario, nous expliquait le cinéaste de 43 ans dans un hôtel de la Croisette. Le point de départ, je crois que c'est un sentiment d'inquiétude sur une époque que je trouve à la fois passionnante et extrêmement douloureuse. Après, l'histoire, les personnages, tout ça s'est agréé à quelque chose qui n'a cessé de se nourrir, de se préciser pour arriver à quelque chose qui m'a satisfait pour dire mon rapport à l'époque. Et pour avoir ce que je cherche toujours, c'est-à-dire cet équilibre entre un truc qui va me divertir, et donc peut-être le public aussi, et en même temps dire des choses très intimes, très personnelles et parfois même un peu graves sur le monde. La phrase est un peu pompeuse, mais voyez ce que je veux dire… Et à partir de tout ça, on invente une histoire. Un personnage en appelle un autre."

L'argent pourrit les relations
Mettant en scène Pierre Niney et Marine Vacth, jouant de leur jeunesse et de leur beauté pour séduire Isabelle Adjani et François Cluzet et les détrousser, Mascarade met l'argent au cœur de toutes les relations entre les personnages. Cette question d'être aimé pour soi et non pour sa notoriété ou son argent, Nicolas Bedos avoue se l'être souvent posée. "J'ai la chance d'avoir pu écarter la suspicion d'intérêts, ce qu'il peut y avoir de vénal dans ma vie intime. J'espère avoir fait un peu le ménage, réfléchit-il. Mais c'est quelque chose qui existe beaucoup dans les inquiétudes des uns et des autres. Et c'est vrai que, pour la première fois, après avoir parlé beaucoup de choses non substantielles, abstraites, comme le couple, l'amour, en faisant un peu abstraction de tout l'aspect matériel, j'ai eu envie de me coltiner à des trucs que j'ai beaucoup observés. Parce que j'ai énormément traîné, notamment la nuit. Le personnage de Margot dans le film est inspiré d'une escort girl que j'avais croisée à l'époque où j'étais, pendant un an ou deux, pianiste du bar d'un célèbre hôtel parisien. À l'époque où je sortais beaucoup, la nuit m'a mis en rapport avec tout une faune pour laquelle l'argent est l'alpha et l'oméga des rencontres, des histoires d'amour parfois, des histoires de désamour souvent. C'est à la fois un sujet qui ne m'est absolument pas étranger et, en même temps, l'argent, je touche du bois, ne s'est pas invité de façon aussi tragique dans ma vie. Depuis que je suis très jeune, j'ai toujours eu la paranoïa de l'intérêt de l'autre."
Mon métier, c'est tout simplement de dire très humblement la complexité de nos vies.
Sans avoir été un gigolo lui-même, Bedos confie se retrouver dans le personnage joué par Pierre Niney. "J'ai personnellement vécu un peu, de façon moins spectaculaire, dans les pas d'Adrien dans le film, à une époque totalement navrante de mon existence, où mes parents m'avaient coupé les vivres. Je ne monnayais pas du tout mon corps, mais j'agrémentais certaines maisons de vacances de ma jeunesse un peu dépravée. Et j'ai lu beaucoup de propositions dans le regard de certaines personnes plus âgées que moi. J'ai vu qu'il était à ma portée de faire commerce de mon corps. C'est cette expérience-là, mélangée à d'autres expériences, qui a finalement fait le film."

Pour écrire ses personnages, le cinéaste s'est inspiré des gens qu'il a croisés durant sa vie. S'ils sont souvent petits, mesquins, ils sont aussi pétris de failles, de complexité et donc d'humanité. "Si un personnage n'est qu'une nécessité narrative pour faire avancer l'intrigue ou une astuce de scénariste, je m'en veux. J'ai l'impression de faire un métier de menteur, d'escroc littéraire d'une certaine manière, explique Bedos. Donc la plupart des personnages du film sont des combinaisons de gens que j'ai connus, croisés, aperçus ou des gens dont on m'a beaucoup parlé. Si je passe deux, trois ou quatre ans à faire un film, avec l'implication et parfois la douleur que cela va engendrer - même si c'est un très beau métier -, il faut que les personnages m'intéressent suffisamment et que des choses soient dites qui vont m'émouvoir intimement. Je les présente donc d'abord parfois comme des caricatures, parce que j'ai envie qu'on s'amuse. Et puis, très rapidement, je vais aller gratter derrière la caricature. Regardez Martha, jouée par Isabelle Adjani. C'est ce personnage insupportable et grotesque qu'on a déjà croisé un peu ici ou là, dans le cinéma ou dans nos vies. Et puis derrière, il y a quelqu'un qui cherche sa mère… Mon métier, c'est tout simplement de dire très humblement la complexité de nos vies."
Pas facile de convaincre Adjani
Dans Mascarade, Isabelle Adjani joue une sorte de double d'elle-même à l'écran, une diva de cinéma dont la carrière est derrière elle… On peut ainsi voir l'actrice, resplendissante de beauté et de jeunesse, dans un extrait d'un vieux film. Et si on ne parvient pas à le reconnaître, c'est que celui-ci n'est qu'une pure invention. "Ça a été tout un défi technique, car on a mis le visage d'Isabelle sur le corps d'une jeune comédienne", dévoile Bedos.
Adjani avait très envie de travailler avec le cinéaste. Celui-ci révèle pourtant avoir eu un peu de mal à lui faire jouer son personnage. "Elle avait vu mes films précédents et avait manifesté très clairement son désir de travailler avec moi. Après, quand elle a lu le scénario, il a fallu que je la prenne par la main et que je fasse preuve du peu de psychologie qui me reste pour lui faire comprendre que je n'allais pas me jouer d'elle et de son image, et qu'il y avait quelque chose, à mon avis, d'intéressant à jouer en tant qu'actrice. Ça ne s'est pas très bien passé au départ, parce qu'elle a eu tendance à mettre de la distance entre elle et le personnage. C'est-à-dire à le jouer de façon très comique. Et je me suis attelé à la convaincre que mettre de la sincérité, sa propre émotion ne ferait pas du rôle un miroir d'elle-même. Et très rapidement, c'est devenu passionnant. Mais je lui sais gré du cadeau qu'elle me fait en m'offrant, au-delà de son talent, toute l'ambivalence que le public va avoir vis-à-vis de Martha. Parce qu'évidemment, on ne va pas pouvoir s'empêcher de mélanger les choses... Sur le plateau d'ailleurs, il nous arrivait aussi d'être un peu dans cette délicieuse confusion, alors même qu'Isabelle n'a rien à voir avec Martha", sourit malicieusement Nicolas Bedos.
