Dans "Leila et ses frères", l'Iranien Saeed Roustaee filme une société en crise
En salles ce mercredi, "Leila et ses frères" s'attaque ouvertement à la société patriarcale iranienne. Signé Saeed Roustaee, ce film courageux sort ce mercredi sur nos écrans. Mais il est interdit en Iran.

- Publié le 08-11-2022 à 15h09
- Mis à jour le 29-11-2022 à 10h00
Présenté en Compétition du 75e Festival de Cannes en mai dernier, Leila et ses frères de Saeed Roustaee a étonnamment été boudé du palmarès de Vincent Lindon — même s'il a obtenu le Prix Fipresci de la presse internationale —, alors que Les Nuits de Mashhad (Holy Spider) d'Ali Abbasi (en salles depuis le 26/10) était, lui, récompensé via le prix d'interprétation féminine décerné à Zahra Amir Ebrahimi.
Au contraire d'Abassi, exilé en Scandinavie depuis 20 ans, Roustaee vit toujours à Téhéran et doit donc jouer avec la censure pour pouvoir disséquer de la société iranienne. Que ce soit dans son impeccable polar La Loi de Téhéran, sur le trafic de drogue en 2021, ou dans Leila et ses frères. Au lendemain de la projection officielle de son troisième long métrage à Cannes, on retrouvait le cinéaste de 32 ans sur un ponton de la Croisette, pour évoquer cet intense portrait de femme en lutte contre le patriarcat iranien.

Quel a été le point de départ de Leila et ses frères ?
La première étincelle, c'est une histoire qui n'a pas été gardée dans le film, mais qui continue de le nourrir. Un de mes amis et sa famille avaient un appartement de 90 m2, trop petit pour eux. Cherchant à améliorer leur train de vie, ils ont vendu leur appartement pour essayer d'acheter un appartement plus grand, de 130 ou 140 m2. Mais, avec les sanctions économiques et l'inflation, leurs économies et l'argent de l'appartement ne leur ont finalement permis que de se payer un appartement… de 60 m2.
Comment avez-vous construit cette famille modeste iranienne ?
Je suis né dans une famille aux mêmes caractéristiques socio-économiques. Je connais ces gens. J'ai vécu dans ce milieu, même si, depuis, ma vie a changé. J'ai réalisé des documentaires sur la pauvreté en Iran. C'est un sujet que je connais bien. Je n'aurais pas pu imaginer une famille comme celle-là seulement en faisant des recherches. Sans quoi, j'aurais eu un point de vue "touristique" sur elle. Il faut connaître ces gens de l'intérieur. Si l'on est authentique, s'il y a de la vérité dans les personnages, on peut même s'affranchir de certaines règles de cinéma…
Leila affronte, littéralement, une société iranienne patriarcale. La qualifieriez-vous de personnage féministe ?
Peu importe le label qu'on lui donne. Leila est vraiment représentative de ma vision des femmes dans la société iranienne. Ce que j'ai toujours observé autour de moi, c'est que les femmes ont les deux pieds dans le réel. Elles ne fuient pas la réalité, n'essayent de fermer les yeux sur ce qui ne va pas. Elles acceptent la réalité, s'y confrontent, avant de décider si elles doivent se battre pour changer les choses ou renoncer. Elles agissent de façon plus rationnelle que les hommes. C'est comme ça que j'ai imaginé le personnage de Leila.
"Je n'accepterai aucune censure."
Par sa violence, la confrontation finale entre Leila et ses parents semble inédite dans le cinéma iranien. Même pour un public occidental, la scène est choquante…
Leila peut se permettre de faire cela. La façon dont les différents éléments du film s'articulent rend possible cette situation, le fait qu'elle puisse se dire : "Pourquoi ne pourrai-je pas confronter mes parents et gifler mon père ?" Ce n'est pas une généralité, mais cela a du sens dans l'évolution de ce personnage en particulier. Les aînés n'ont pas toujours raison. Ils n'ont aucune légitimité pour toujours imposer leurs vues aux jeunes générations. C'est pour ça que Leila s'élève contre ses parents. Et je crois qu'elle a le droit de le faire.
Comment avez-vous réussi à obtenir l'autorisation des autorités iraniennes pour tourner ce film très dur ?
En Iran, il faut deux autorisations : une pour faire le film et une pour le diffuser. On a présenté notre scénario pour obtenir l'autorisation de tournage, mais cela ne doit pas être exactement ce que vous allez tourner. Comme dans toute production, il peut y avoir des changements ; le film final n'est pas jamais identique au script de départ. Notre scénario a été approuvé mais, entre-temps, le président et le gouvernement ont changé. Maintenant, on va devoir demander l'autorisation de sortir le film au nouveau gouvernement. C'est une nouvelle bataille qui nous attend… (Une bataille perdue, NdlR, cf. ci-dessous)
Qu'attendez-vous de cette négociation ?
J'ai été très clair dans les interviews que j'ai données en Iran et à l'étranger. Et je l'ai redit hier à la conférence de presse du film : je n'accepterai aucune censure. Je changerai peut-être quelques petites choses dans la version finale, dans l'intérêt du film, mais je n'accepterai pas de censure. J'ai déjà dû me battre énormément pour La Loi de Téhéran. C'est à ce moment-là que sont apparus premiers cheveux gris… Mais il faut se battre !

À savoir
En salles ce mercredi, Leila et ses frères met en scène, sur 2h45 d'une rare intensité, le quotidien d'une famille pauvre de Téhéran. Aidant ses frères à monter une petite affaire qui pourrait sauver la famille, Leila (formidable Taraneh Allidous) doit notamment lutter contre un vieux père borné, prêt à dépenser ses quelques économies pour offrir le plus beau cadeau au mariage du fils de son cousin et ainsi devenir le "parrain" de la famille élargie.
Avec ce troisième long métrage, Saeed Roustaee signe un film courageux, qui s'en prend ouvertement à la société traditionnelle et patriarcale iranienne. Un film qui a été interdit dans son pays…

Taraneh Allidousti, une actrice féministe
Découverte en 2009 dans le rôle-titre d'À propos d'Elly, Taraneh Allidousti est une habituée du cinéma d'Asghar Farhadi. C'est en effet lui qui donna son premier rôle à l'actrice dans Moi, Taraneh, 15 ans en 2002. Des débuts en fanfare puisqu'à 18 ans, la jeune femme décroche le prix d'interprétation féminine au Festival de Locarno, le film étant par ailleurs récompensé du prix spécial du jury. Farhadi la fera ensuite tourner dans Les Enfants de Belle Ville en 2004, La Fête du feu en 2006 et Le Client en 2016.
Suite à la présentation du Client en Compétition à Cannes, Taraneh Allidousti se retrouve prise dans un scandale sur les réseaux sociaux iraniens, après que des images prises durant le festival ont révélé qu'elle portrait un tatouage féministe sur le bras. Ce à quoi l'actrice répond sur Twitter : "Keep Calm. Et OUI, je suis féministe !"
Condamnée à 5 ans de prison
Alors que, la société iranienne est en ébullition depuis la mort en détention, le 16 septembre dernier, de Mahsa Amini, jeune femme de 22 ans arrêtée par la police des mœurs parce qu'elle portait mal son hijab, Taraneh Allidousti est, depuis des années, une militante du combat féministe en Iran. En juin 2020, l'actrice a même été condamnée à 5 ans de prison pour "activités de propagande contre l'État", avec un sursis de deux ans avant l'exécution de la peine. Son crime ? Avoir diffusé une vidéo montrant justement la police des mœurs s'en prendre à une femme ne portant pas le voile. Suivie sur Instagram par quelque 7,6 millions de followers, Allidousti estime que cette condamnation est une tentative d'intimidation du régime. Mais elle va plus loin, affirmant que les Iraniens ne sont pas des "citoyens" mais des "captifs" de leur pays.
Saeed Roustaee n'a pas eu peur de confier le rôle-titre de Leila et ses frères à Taraneh Allidousti, car, malgré sa condamnation, celle-ci "a le droit de travailler". "Je l'ai trouvée extrêmement professionnelle, toujours à l'heure, très intelligente, très réactive à ce que je lui demandais. Et je suis un réalisateur très exigeant avec mes acteurs. Je leur demandais parfois de refaire une prise 50 ou 60 fois…", se contente d'ajouter, de façon assez diplomatique, le cinéaste.

Un film interdit en Iran
Dévoilé en mai sur la Croisette, Leila et ses frères a finalement été interdit "jusqu'à nouvel ordre", fin juin en Iran. Pour justifier cette censure, les autorités cinématographiques iraniennes ont avancé, non pas le contenu du film lui-même — qui n'est effectivement pas frontalement politique —, mais le fait que Saeed Roustaee avait "enfreint les règles en participant sans autorisation à des festivals étrangers, à Cannes et ensuite à Munich".
Contrairement à d'autres cinéastes iraniens, comme Ali Abbasi (Les Nuits de Mashhad), Roustaee a choisi de rester en Iran : "C'est là où nous avons nos racines. C'est notre pays, c'est chez nous", réagissait-il en juillet à l'AFP, alors que deux de ses collègues, Mohammad Rasoulof (Ours d'or à Berlin en 2020 pour Le Diable n'existe pas) et Jafar Panahi (dont le prochain film No Bears, dévoilé en Compétition à la Mostra de Venise cette année, sortira en salles début 2023) avaient été emprisonnés par le régime iranien.