Julia Ducournau, un an après "Titane"
Il y a quelques jours, la Française était l'invitée du 19e Festival de Marrakech. Un an après sa Palme d'or surprise à Cannes, elle y évoquait notamment sa position de réalisatrice de film de genre.

- Publié le 23-11-2022 à 15h13
- Mis à jour le 29-11-2022 à 09h11

Invitée, il y a quelques jours, du 19e Festival de Marrakech, Julia Ducournau y a rencontré le public marocain, mais aussi la presse. Pour revenir sur son deuxième long métrage Titane, Palme d'or surprise du 74e Festival de Cannes (cf. ci-dessous), qui a comptabilisé 303000 entrées en France et un box-office mondial total de 4,2 millions de dollars. Soit 65 fois moins que Parasite de Bong Joon-ho, la Palme d'or précédente en 2019.
La cinéaste française de 39 ans n'est d'ailleurs pas certaine que cette Palme l'aidera à monter son nouveau film, qu'elle est en train d'écrire. "Palme d'or ou non, c'est difficile de financer un film de genre en France. Ce sont surtout les jeunes qui s'intéressent au genre. Or, faire du genre coûte cher: les prothèses prennent beaucoup de temps à installer. Cela signifie qu'il faut plus de jours de tournage, ce qui coûte incroyablement cher. Et puis il y a les effets spéciaux numériques, horriblement couteux… C'est vraiment difficile de faire comprendre aux financiers que, si on veut être compétitifs en terme de genre à l'étranger, il faut mettre les moyens. Ce n'est pas la même chose que de faire un drame social avec une petite équipe…", expliquait Julia Ducournau, dans un anglais parfait, à une poignée de journalistes internationaux le 14 novembre dernier, dans les jardins du palace marrakchi La Mamounia, une cigarette à la main.
Titane, un film de genre, pas un film transgenre
Si son prochain film s'inscrira à nouveau dans le registre du cinéma de genre, la cinéaste ne veut pas être réduite à cette étiquette. "Mes films sont faits de genres différents : il y a de la comédie, du drame, beaucoup de drame familial… Et il y a des aspects de gore. Mais je les utilise pour entrer sous la peau de mes personnages et pour faire avancer le récit. Je ne veux pas que mon public en vienne à vomir. Je veux qu'il fasse l'expérience que font mes personnages, qu'ils puissent se connecter à eux."
Julia Ducournau réfute également l'étiquette de "film transgenre", souvent accolée à Titane, dont l'héroïne (campée par l'impressionnante Agathe Rousselle), enceinte d'une voiture, en vient à métamorphoser son corps pour se faire passer pour le fils d'un commandant de pompiers dépressif (Vincent Lindon). "Étymologiquement, c'est juste, mais cela ne dit pas grand-chose du voyage de mon personnage, estime la cinéaste. Ce n'est pas quelqu'un qui découvre sa transidentité, c'est quelqu'un qui, à un moment, abandonne toute idée sociale du genre, qui refuse de se laisser définir par n'importe quel genre. Si elle se transforme en adolescent, c'est parce qu'elle doit changer d'identité pour échapper à la police. Au départ, c'est très utilitaire. Cela n'a rien à voir avec son identité de genre."

Une autre représentation des corps
Grande blonde au physique de mannequin, Julia Ducournau détonne dans l'univers du cinéma gore. Elle a dû batailler pour s'y faire une place. "Mais c'est pareil pour tout dans la vie : les femmes sont toujours désavantagées. La façon dont on pense les femmes, dont on leur parle, dont on les voit est une représentation. Malheureusement, les femmes sont toujours objectivées, vues comme la projection de fantasmes. Dans notre industrie, qui est déjà une industrie faite de fantasmes, je crois qu'on est vraiment du mauvais côté de la ligne…", se désole la cinéaste, membre du Collectif 50/50, qui promeut l'égalité homme-femme et la diversité dans l'audiovisuel français.
Avec ses corps déformés - que ce soit celui, mutilé, d'Agathe Rousselle et celui, bodybuildé, de Vincent Lindon -, Titane travaille cette question de la représentation à l'écran. "Je voulais vraiment déconstruire les archétypes de genre liés à mes personnages, commente Ducournau. C'est évident quand on la voit au début, puis à la fin, au moment où elle se découvre pour la première fois face au miroir avec son ventre rond. Au début, vous pensez que je vais vous montrer des hôtesses sexy qui dansent… Mais ce que j'essaye de faire, c'est de défier vos idées préconçues, mes idées préconçues. D'abord en les renversant, puis en montrant que cela n'a pas d'importance. Ce sont juste deux personnes sur le point de quitter l'humanité à jamais, qui retrouvent leur humanité dans leur rencontre. Qui ils sont socialement l'un pour l'autre, leur genre ? Cela n'a absolument aucune importance pour leur relation et l'amour qu'ils ressentent."

Cronenberg, le refuge
Avec le thème de la métamorphose, le fétichisme de la voiture, la référence évidente de Ducournau dans Titane, c'est David Cronenberg. Une référence qu'elle revendique avec passion, car le cinéaste canadien a beaucoup compté dans son adolescence. "Je devais avoir 14 ou 15 ans. J'étais au vidéoclub et j'ai vu l'affiche de Crash. Je n'avais jamais entendu parler du film, ni de lui, mais j'aimais bien l'affiche. C'est la première fois que je voyais un film de Cronenberg et c'était vraiment bizarre. J'étais très mal à l'aise, car cela me faisait voir des choses en moi que je n'osais pas verbaliser. J'ai été très attirée, reliée à ce film. C'est très étrange de se dire qu'on se sent proche de Crash à 15 ans ! Qu'est-ce qui ne va pas avec moi ? Et là j'ai regardé tous ses films, avec un cerveau jeune, encore poreux, ouvert à tout… Cela m'a fait grandir en tant qu'être humain. Pas seulement parce que c'est de l'art, du cinéma, mais à cause de lui, de ses thèmes… C'était déjà tatoué en moi et j'ai eu le sentiment que quelqu'un me parlait directement. Pour moi, les films de Cronenberg ont été un refuge. J'ai eu exactement la même chose avec Pasolini. J'ai découvert son cinéma très jeune, seule dans une salle. Et je n'étais pas la même personne en sortant. Ce sont des réalisateurs qui m'ont fait penser que je n'étais pas seule au monde, que j'étais OK", confie la jeune femme.
"Cronenberg et Pasolini m'ont fait penser que je n'étais pas seule au monde, que j'étais OK."
Ducournau se souvient, avec émotion, de sa première rencontre avec David Cronenberg, en marge du Festival de Toronto, où elle présentait son premier film Grave en 2016. "Je me suis dit : 'OK, il fait ça pour être sympa avec notre distributeur commun, qui avait organisé la rencontre, par politesse envers moi. Et dans une demi-heure, il va me dire qu'il a rendez-vous chez le dentiste…' Mais non. On a parlé pendant quatre bonnes heures, tout l'après-midi. C'était une conversation stimulante, drôle et épuisante. Il y avait beaucoup de respect envers moi chez lui. Ce n'était pas une conversation entre un maître et son protégé. Mais à la fin, je n'ai pas osé lui demandé son e-mail. On avait passé un si bon moment, je trouvais que ça aurait été vulgaire de le faire…"
Cronenberg et Ducournau se sont retrouvés en mai dernier à Paris, pour un entretien croisé organisé pour le Journal du Dimanche, à l'occasion de la promotion de Crimes of the Future, le dernier film du cinéaste canadien, présenté en Compétition à Cannes cette année. "C'est comme si on reprenait la conversation là où on l'avait laissé il y a 6 ans… Je crois que les journalistes étaient un peu perdues. Car on ne répondait pas du tout aux questions, on parlait juste de ce dont on avait envie… Ensuite, on a été déjeuner ensemble et on a de nouveau discuté pendant quatre heures. On s'aime bien, c'est tout. Et maintenant, j'ai son e-mail et son numéro de téléphone…"

La bourde de Spike Lee à Cannes
Personne n'a oublié la bourde de Spike Lee, le 17 juillet 2021, lors de la cérémonie de clôture du 74e Festival de Cannes. Alors que Doria Tillier l'invite à annoncer le premier prix du palmarès, le président du jury se lance : "Le film qui a gagné la Palme d'or, Titane…" Avant d'être rapidement interrompu par la maîtresse de cérémonie : "Attendez, attendez…"
Dans la grande salle Lumière du Palais des festivals, comme à la télé, certains ont entendu l'annonce de la Palme d'or, d'autres pas. Julia Ducournau fait partie de la première catégorie, même si elle se refusait d'y croire… "C'était vraiment perturbant. Je suis passée par : 'L'a-t-il dit ? Suis-je folle ? Est-ce de la pensée magique ?' Il y avait un autre film, que j'ai vu ensuite et que j'aime beaucoup, Nitram (de l'Australien Justin Kurzel, également présent cette année à Marrakech, en tant que membre du jury, NdlR). C'est pas si éloigné de Titane… On ne peut pas se dire qu'on va avoir la Palme d'or; on ne peut pas anticiper ça. Je me suis dit : 'A-t-il dit Nitram ou a-t-il juste grommelé quelque chose ?' J'ai passé toute la cérémonie à me dire : 'Oh mon dieu, ça va être un peu comme Moonlight et La La Land aux Oscars. C'est un autre film qui aura la Palme d'or…' À chaque prix, je me disais : 'On n'aurait pas dû me rappeler. C'est une erreur, je n'ai rien à faire ici.' C'était très intense. J'étais rouge de stress. C'était vraiment le vertige !", se souvenait la réalisatrice à Marrakech

À savoir
Le 15 novembre dernier, Julia Ducournau rencontrait le public du 19e Festival de Marrakech pour évoquer sa Palme d'or Titane, même si le film, inédit au Maroc, n'était pas au programme du festival. Alors qu'elle est en phase d'écriture de son troisième long métrage (après Titane en 2021 et Grave en 2016), la réalisatrice française a tourné, cet été, deux épisodes de The New Look, nouvelle série pour AppleTV+ qui revient sur la rivalité entre Coco Chanel (Juliette Binoche) et Christian Dior (Ben Mendelsohn) dans le Paris des années 1940 et 1950.
- "Titane" est disponible en streaming dans l'abonnement BeTV et en VOD sur Sooner, AppleTV et GooglePlay.