Décès de Gina Lollobrigida : seins, glamour et Italie
Disparition à 95 ans d'une actrice qui a ensoleillé les années 50. Avec ses courbes affolantes, son tempérament volcanique, son jeu sensuel. En Italie, elle était plus qu'une comédienne, carrément un mythe.

- Publié le 16-01-2023 à 13h11
- Mis à jour le 16-01-2023 à 13h49

La comédienne italienne Gina Lollobrigida est décédée à l'âge de 95 ans, rapportent lundi plusieurs médias italiens. Retour sur une belle carrière.
Fanfan la Tulipe vient de s'échapper du cachot par le haut et parade désormais sur le toit de la caserne où il profite de la vue plongeante sur le décolleté d'Adeline, la fille du sergent recruteur. – "Joli point de vue. Il y a là, un très agréable débouché sur la gorge de la vallée. Peut-on pêcher sur les bords de l'Adeline ?" lance Fanfan, goguenard, à l'adresse Gina Lollobrigida. Des yeux immenses, un corps tout en courbes affolantes et une verve éblouissante (signée Henry Jeanson) ; elle donne le change au charme bondissant de Gérard Philipe. En 1952, le film de Christian-Jaque métamorphose la starlette italienne en une comédienne sexy au tempérament volcanique et au jeu complice. Gina n'est pas une débutante, elle a déjà 25 ans, mais jusqu'à présent les réalisateurs italiens ont paresseusement exploité la photogénie de celle qui s'était rêvée peintre plutôt que modèle.

De starlette à star
Fille d'un fabricant de meubles ruiné à la suite d'un bombardement, Luigina, née à Subiaco le 4 juillet 1927, monte à Rome pour étudier à l'Académie des beaux-arts. Poussée par une amie, elle participe au concours de Miss Italie, une compétition à laquelle figure aussi Silvana Mangano, et qui sera remportée par Lucia Bosé. C'est le moment pour elle de changer de toile, car les portes de Cinecittà lui sont ouvertes. Les petites portes seulement, entre figuration et roman-photo, sa carrière piétine. Alors, son mari va prendre son destin en main. Médecin yougoslave réfugié en Italie, Milko Skofic laisse tout tomber pour se consacrer à sa belle épouse. En 49, il lui décroche un premier rôle dans Tocsin de Luigi Zampa. L'artisan du néo-réalisme rose fait de Gina, une prostituée au grand cœur.
Film après film, sa notoriété augmente en Italie, mais c'est en France, qu'elle fait le break en 1952. On vit alors la grande période des coproductions franco-italiennes, une politique culturelle qui encourage le mélange des talents des deux pays pour doubler le marché potentiel de chaque film. Christian-Jaque a choisi Gina Lollobrigida comme partenaire de Gérard Philipe dans Fanfan la Tulipe. En fausse bohémienne et vraie fille du sergent, Gina double son charisme, ajoutant à sa charge sensuelle soulignée par ses costumes, la vivacité d'esprit d'un dialogue pétaradant, idéalement en phase avec son explosivité naturelle. Fanfan s'imposera comme la référence du film de cape et d'épée à la française, certifiée par un Prix de la mise en scène à Cannes, l'Ours d'argent à Berlin et des dizaines de millions de spectateurs dans le monde.
René Clair engage aussitôt la paire pour ses Belles de Nuit (1952). Il ajoute à Gina une pointe d'exotisme, la transformant en princesse du désert. Gérard Philipe n'a qu'une envie : se précipiter dans son lit pour la retrouver dans ses rêves.

Pain, amour et fantaisie
Gina Lollobrigida revient en star en Italie et Luigi Comencini s'inspire d'Adeline lui confectionner le costume de la Bersagliera dans Pain, Amour et Fantaisie (1953). Elle est la jeune fille la plus pauvre d'un typique village de montagne. Aînée d'une famille nombreuse, elle tire son âne – sa seule richesse – par la queue pour faire bouillir le minestrone et nourrir sa mère et ses multiples sœurs. Elle ne possède qu'une robe, et encore toute déchirée, ce qui n'est pas pour déplaire aux hommes du village dont elle aimante les regards. Sa beauté et son tempérament attisent désir et vantardise. Quel spectacle de la voir danser, provoquer, s'enflammer quand on lui manque de respect. On n'est pas chez Antonioni, mais le moment est délicieux dès les premières notes du générique. L'Italie fera un triomphe à cette comédie gorgée de soleil qui deviendra un classique malgré lui, sorte de miroir enchanté d'une Italie à la fois authentique et rêvée.
La Lollo, comme on dit, attire désormais l'attention du cinéma américain. Le prestigieux John Huston, réalisateur du Faucon maltais et du Trésor de la Sierra Madre lui propose de rejoindre le casting de Beat the Devil (1954). Il s'agit d'une comédie décalée avec Bogart à contre-emploi et une poignée d'acteurs anglo-saxons qui jouent au second degré avec infiniment de conviction. En épouse arriviste de Bogart, Gina n'est pas vraiment dans le ton. Était-elle la caution italienne d'un tournage dans un charmant petit port transalpin ? Ou l'argument de l'affiche qui la montre, au premier plan, en sublime pin-up ?
Dans la légende de Cannes
Peu importe, tous les spectateurs rêvent d'être Philipe ou Bogart, tant Gina, célébrée comme la plus belle femme du monde, échauffe les sens. Marylin Monroe ne dit-elle pas "je suis la Lollobrigida américaine" ! Ses apparitions publiques déclenchent des bousculades mémorables voire apocalyptiques qui forgent, notamment, la légende du festival de Cannes. "Il y a une obligation pour une actrice d'attirer l'attention", nous avouait Gina Lollobrigida alors qu'elle était l'invitée d'honneur du festival de Bruxelles en 1994. "Je ne l'ai jamais vraiment supporté. Des acteurs aiment cela ; moi, c'est contre ma nature. Il faut absolument garder son sang-froid, car on est souvent au bord de la catastrophe. D'ailleurs, il y eut des blessés à Cannes. Après, quand je me retrouve seule dans ma chambre d'hôtel, je pleure. En Argentine, c'était pire encore. 700 policiers étaient chargés de ma protection. Les gens étaient fous. Arrivé en gare, mon train a dû reculer d'un kilomètre pour me permettre de descendre. C'est une marque d'affection, je sais, mais je n'en suis pas fière."
Gina se partage désormais entre cinémas italiens, français et surtout américain. 1956 constitue, sans doute, l'apogée de sa carrière. Pure garce, ambitieuse jusqu'au bout des ongles ; elle voltige de Tony Curtis à Burt Lancaster dans Trapèze. Un peu oublié aujourd'hui, ce tournant dans la carrière de Tony Curtis voit Carol Reed exploiter les possibilités du Cinémascope pour livrer un des meilleurs films sur le cirque. Candide et généreuse dans Notre-Dame de Paris de Jean Delannoy, elle métamorphose le roman de Victor Hugo en une danse de la belle et la bête avec un Anthony Quinn qui le lui rend bien. Elle excelle dans ces grosses productions où des acteurs bigger than life emballent dans le carton-pâte, un spectacle grandiose, entraînant, pittoresque et populaire.

La guerre du buste
Après avoir accouché en 1957 d'un Milko Jr, Gina reprend le chemin des plateaux où les plantureuses italiennes se bousculent désormais. Sophia Loren l'a déjà doublée et Claudia Cardinale est sur ses talons aiguilles.
Les metteurs en scène de renom et les prestigieux partenaires sont toujours au rendez-vous. Elle est convoitée par tous les hommes (Brasseur, Mastroianni, Montand) de La Loi (1959) de Jules Dassin. Elle est fatale à Frank Sinatra dans La Proie des vautours (Never So Few-1959) de John Sturges avec Steve McQueen aussi. Sensuelle et solennelle en Reine de Saba, elle fait perdre tout jugement au roi Salomon incarné par Yul Brynner dans le péplum de King Vidor. Sans oublier le documentaire que lui consacre Orson Welles.
Certes, dans la spumante comédie romantique avec Rock Hudson, Le Rendez-vous de septembre (1961) de Robert Mulligan ; elle se nomme Miss Fellini mais alors que le cinéma italien vit son âge d'or ; elle ne figure dans aucun film du maestro Federico. "Il m'avait demandé pour la "Dolce Vita". Mon ex-mari, le salaud, a intercepté la demande et je ne l'ai su que bien plus tard. Fellini m'aimait beaucoup", enrageait-elle encore lors de notre rencontre.
Gina délaisse désormais les plateaux hollywoodiens pour se concentrer sur les Italiens, mais sa carrière, cornaquée par son mari, lui laisse trop peu l'occasion d'élargir sa palette de comédienne. Pour se confectionner une filmographie à la hauteur de sa renommée, il lui aura manqué un producteur agent éclairé comme le fut Carlo Ponti pour Sophia Loren ou un réalisateur fétiche comme Visconti pour Claudia Cardinale. Trop "typecastée", Gina Lollobrigida aura vu les beaux rôles lui échapper, les grands auteurs la délaisser en dépit d'un jeu très sûr, notamment lorsque Belmondo l'humilie dans La mer à boire (1963) de Renato Castellani ou dans Les Poupées (1964) de Bolognini.
Si, au début des années 70, elle marque encore les esprits des téléspectateurs en fée bleue des Aventures de Pinocchio vues par Comencini ; elle décide de renoncer aux caméras – à l'exception de quelques rares apparitions sur le grand et le petit écran – sans pour autant délaisser les objectifs. La photographie est sa nouvelle passion et son nom ouvre toutes les portes quand il s'agit de tirer le portrait de célébrités. Henry Kissinger comme Fidel Castro, qui se métamorphosera en guide de Cuba, une semaine durant.
Elle disparaît progressivement des radars, mais jamais du cœur des Italiens qui la considèrent comme une Icône, un mythe qui n'est pas près de mourir.