Tout Varda, en une expo à Paris
Jusqu'au 28 janvier 2024, la Cinémathèque française accueille "Viva Varda !", une grande exposition qui nous plonge dans l'univers, poétique, engagé et profondément humain d'Agnès Varda.

- Publié le 24-10-2023 à 09h35
- Mis à jour le 25-10-2023 à 10h23

Louis de Funès, Romy Schneider, Stanley Kubrick, Chris Marker, Sergio Leone… Chaque grande exposition de la Cinémathèque française fait l'événement. Depuis le 11 octobre et jusqu'au 28 janvier 2024, l'institution parisienne consacre tout son 5e étage à l'une des cinéastes les plus influentes et les plus attachantes de l'histoire du cinéma : Agnès Varda.
La commissaire de l'expo Florence Tissot et sa directrice artistique Rosalie Varda (la fille d'Agnès) ont imaginé Viva Varda ! comme un voyage thématique (la photographe, la précurseure de la Nouvelle Vague, les amitiés, la globe-trotteuse, la carrière américaine, le féminisme, la documentariste, l'artiste contemporaine…) dans l'univers polymorphe d'Agnès Varda, qu'elle a patiemment peaufiné durant 70 ans.
Un premier film au culot
Photos, costumes, archives, maquettes et extraits de films viennent raconter l'insatiable créativité d'une petite femme qui, avec son CAP de photographe en poche, se lança à l'assaut du cinéma en réalisant, au culot et sans aucune formation au cinéma, La Pointe courte (1955). Tourné avec Silvia Montfort et Philippe Noiret auprès des pêcheurs de Sète, où la jeune Agnès avait trouvé refuge depuis Bruxelles durant la Seconde Guerre mondiale, ce premier film fut entièrement produit avec les économies de la néo-réalisatrice. "Un coup de chance, mon père est mort ! Il me laisse deux millions", commentera ensuite, avec son incroyable sens de la formule, celle qui choisit de se renommer Agnès, alors qu'elle était née Arlette… Un film où elle impose son concept de "cinécriture". Ou quand l'écriture d'un film se fait du scénario au montage, en passant par les repérages et le tournage.
Tournage en extérieur, attention à la vie réelle… Quatre ans avant les Godard, Truffaut, Rohmer, Rivette et Chabrol, Varda anticipe la Nouvelle Vague. Le film fut d'ailleurs monté par un certain Alain Resnais, dont Varda se sentait plus proche que de la bande des Cahiers du cinéma. Comme lui, elle était plutôt de l'équipe Chris Marker, qui restera son ami et dont elle partageait l'amour des chats. Si elle se rapprochera d'Anna Karina et de Jean-Luc Godard – qu'elle fit tourner dans le charmant Les Fiancés du pont Mac Donald en 1961, court métrage burlesque intégré à Cléo de 5 à 7 -, on se souvient que le cinéaste franco-suisse lui garda sa porte close dans une scène mémorable et émouvante de Visages Villages en 2017…

Une femme de tête
Dans la salle consacrée à la carrière de photographe d'Agnès Varda, on découvre un autoportrait datant de 1955, réalisé dans la cour de son atelier de la rue Daguerre à Paris (où est toujours installée sa société de production Ciné-Tamaris, désormais dirigée par sa fille Rosalie). Coupe au bol (qu'elle ne quittera jamais, même lorsqu'elle s'inventera ce personnage de vieille femme aux cheveux bicolores à la fin de sa vie), yeux noirs perçants, ailes d'ange… À 27 ans, Varda se donne des airs rêveurs et durs à la fois.
Dans une vidéo attenante à cette photo, Varda raconte d'ailleurs comment elle a retouché cet autoportrait, en se rajoutant notamment "un peu de cou" et en appuyant ses sourcils noirs. Car, dès ses débuts, le réel est un matériau dont elle s'empare pour imposer sa vision. À ce cliché, répond, un peu plus loin dans l'exposition, Fidel Castro aux ailes de pierre, un superbe portrait du Lider Maximo où l'on retrouve le même motif, pris en 1962 lors d'un voyage à Cuba, où Varda s'était enthousiasmée pour la révolution, après avoir déjà visité la Chine de Mao.
Femme engagée jusqu'à son dernier souffle (elle soutint notamment le mouvement des Gilets jaunes), Agnès Varda fut encore celle qui put filmer dans l'intimité les Black Panthers, dans un court métrage de 30 minutes passionnant sorti en 1969. Ayant suivi son mari Jacques Demy à Los Angeles, où il tournait Model Shop (1969) pour la Columbia, la réalisatrice s'est en effet passionnée pour la contre-culture américaine, qu'elle décrivit dans le très hippie Lions Love (… and Lies) (1970), avec James Rado et Gerome Ragni, les auteurs de la comédie musicale culte Hair.

Une femme derrière la caméra
L'engagement d'Agnès Varda, c'est aussi celui d'une cinéaste au féminin. Et ce dès son deuxième film, qui lui apportera la reconnaissance en 1962 : Cléo de 5 à 7, magnifique portrait d'une jeune chanteuse (Corinne Marchand) déambulant dans les rues de Paris en attendant avec angoisses des résultats médicaux. Suivra, trois ans plus tard, Le Bonheur, où Jean-Claude Drouot est partagé entre l'amour pour sa femme et celui pour sa maîtresse. Devenue une militante féministe dans les années 1970, Varda proposera une relecture féministe de ce triangle amoureux, en dénonçant notamment l'hypocrisie de l'institution bourgeoise du mariage.
Bisexuelle, à l'aise avec son corps (qu'elle a sans cesse photographié), Agnès Varda fut un grand soutien du MLF. En 1971, elle sera ainsi l'une des signataires dans Le Nouvel Obs du fameux "manifeste des 343 salopes", réclamant la légalisation de l'avortement, sujet au cœur de son film L'une chante, l'autre pas (1977), avec Thérèse Liotard et Valérie Mairesse.

La renaissance documentaire
Pour construire son œuvre, Agnès Varda dut batailler ferme. Elle ne connut d'ailleurs que rarement le succès – seul Sans toit ni loi, portrait d'une jeune SDF campée par Sandrine Bonnaire en 1985, dépassa le million d'entrées. Souvent découragée, elle n'aura de cesse de se réinventer. Ainsi, après le cuisant échec (public et critique) des Cent et Une Nuits de Simon Cinéma en 1995 (réalisé à l'occasion des 100 ans du cinéma), la cinéaste tournera définitivement le dos à la fiction. Cinq ans plus tard, elle connaîtra un retour en grâce avec Les Glaneurs et la Glaneuse, sublime documentaire à la première personne qui servira de porte d'entrée dans son cinéma pour toute une nouvelle génération…
Jusqu'à sa mort, le 29 mars 2019, Varda n'aura de cesse de multiplier les supports, en signant des documentaires (dont le sublime Visages Villages, coréalisé avec le photographe JR en 2017), mais aussi, à partir de la Biennale de Venise 2003, en investissant le champ de l'art contemporain. Et ce tout en peaufinant, de son vivant, sa légende. En témoignent, à la toute fin de l'exposition, quelques petites statuettes : Lion d'or à Venise (pour Sans toi, ni loi), Ours d'argent à Berlin (pour Le Bonheur), mais aussi un César d'honneur, une Palme d'or d'honneur (2015), (2001) et même un Oscar d'honneur (2017). Juste à côté, on peut voir Varda trôner, en 2018, en une de Magazine, près de 50 ans après avoir fait, en 1969, la couverture du premier numéro de la revue créée par Andy Warhol… Preuve que l'influence d'Agnès Varda dépasse largement les frontières du cinéma français…

- "Viva Varda !", jusqu'au 28 janvier 2024 à la Cinémathèque française à Paris. Rens. : www.cinematek.fr.
- Catalogue "Viva Varda !", par Rosalie Varda, illustré de 300 documents, publié aux éd. de La Martinière (223 pp., 34,90€).
- La rétrospective de la Cinémathèque se compose de 13 films, présentés par différentes personnalités, telles que Rebecca Zlotowski ("Lions Love (…and Lies)", le 11/11) ou Valérie Donzelli ("Les Plages d'Agnès", le 11/11). Tandis qu'un cycle de tables rondes est aussi au programme. Rosalie Varda et Alice Diop discuteront par exemple autour de "Sans toit ni loi" le 28/10.
Une biographie
Dans la riche actualité consacrée à Agnès Varda, il faut aussi mentionner la parution, chez Galimard, d'Agnès Varda, une biographie de la cinéaste signée Laure Adler. L'ancienne directrice de France Culture, puis animatrice de L'Heure bleue sur France Inter jusqu'à la rentrée, a bien connu Varda. Dans une langue soignée, elle évoque l'incroyable intrication entre la vie et l'œuvre de cette autodidacte du cinéma, photographe passionnée, mais aussi figure de l'art contemporain.
Pour agrémenter la lecture, Rosalie Varda a choisi dans les archives de Ciné-Tamaris des dizaines de photos (dont de très nombreux portraits et autoportraits, photos de plateaux…), qu'elle commente. De quoi replonger dans l'univers, poétique et humaniste, d'un petit bout de femme qui aura su se faire une place unique dans le 7e Art.
- "Agnès Varda", publié par Laure Adlet (texte) et Rosalie Varda (choix des photos et commentaire) chez Gallimard (296 pp., env. 29,90€).
