Greta Gerwig : "On n'a pas encore fait tout le chemin, mais cela va dans la bonne direction"
Présidente du jury du 77e Festival de Cannes, la réalisatrice du film-phénomène "Barbie" prend son rôle très à cœur. Et soutient tous les mouvements de libération de la parole dans le monde du cinéma.

- Publié le 14-05-2024 à 18h38
- Mis à jour le 17-05-2024 à 15h50

La rencontre s'est faite en dernière minute. Mardi matin, on reçoit un coup de fil du service de presse du Festival de Cannes. "Seriez-vous disponible à 12h45 pour interviewer Greta Gerwig avec quatre autres journalistes à la terrasse de la caméra d'or au quatrième étage du Palais des Festivals ?" Deux heures plus tard, on se retrouve face à une présidente du jury rayonnante, dans une robe bleue et blanche. Même si l'Américaine maudit ce fichu corset, qui lui fait rendre d'emblée hommage "aux femmes du XIXe siècle, des femmes fortes !"
Le samedi 25 mai prochain, c'est elle, l'actrice et cinéaste, passée des films mumblecore (fauchés) new-yorkais au milliard et demi de dollars de recettes de Barbie, qui remettra la Palme d'or 2024. Une palme décernée par son "canine jury", comme elle l'appelle, car composé d'amoureux de chiens comme Omar Sy, Eva Green, Hirokazu Kore-eda ou Pierfrancesco Favino…
Ressentez-vous plus de pression à l'idée d'être présidente du jury ici à Cannes que quand on vous a proposé de réaliser Barbie ?
Je ressens de la pression pour tout. Hier soir, nous avons rencontré tout le jury lors d'un beau dîner. Ce qui est si excitant, c'est de pouvoir regarder tous ces films extraordinaires, qui dressent un état du cinéma mondial, et d'en discuter ensuite avec ces grands esprits du cinéma que j'admire tant. Je veux vraiment qu'on apporte le meilleur de nous-mêmes lorsque l'on regardera ces films, parce que c'est un grand honneur.
Avec Barbie, vous êtes parvenue à combiner exigences artistiques et attentes commerciales ? C'est cela que vous allez rechercher dans ces films en compétition ?
Mes goûts en termes de films sont assez larges. Je prends chaque film comme un univers propre. Il s'agit d'entrer dans l'univers d'un cinéaste, sans mettre la démarche artistique dans une colonne et le côté commercial dans une autre. Ce que je cherche, c'est l'individu, l'auteur. C'est ça qui est passionnant. Et on peut le trouver dans toutes sortes de formes cinématographiques, que ce soit un très gros film ou un petit film. C'est ça que je m'attends à ressentir en voyant tous ces films. Cela peut venir de n'importe où. J'attends juste que cela vienne à moi.
À Cannes, la Palme d'or est souvent un film très artistique. Souhaitez-vous également que ce soit un film qui parle au grand public ?
Je ne me dis pas : ça, c'est un film pour un certain public. Je pense que la plupart des gens, même face à des films dits difficiles ou impénétrables, quand ils s'assoient pour les regarder, ils finissent par se connecter à quelque chose et à les comprendre. Je pense souvent à cela, parce que mes parents vivent dans le Kentucky et vont tout le temps au cinéma d'art et d'essai. Ils regardent des films merveilleux, appartenant au cinéma mondial et ils parviennent à trouver ce lien avec ce qu'ils voient à l'écran. Même s'ils n'ont pas de références, ils peuvent être pris par l'histoire, l'atmosphère ou la photographie d'un film… C'est cela être commercial pour moi, créer ce lien.
À quoi ressemblerait votre Palme d'or idéale ?
Je ne peux pas encore vous le dire. Je vais regarder tous les films avec un esprit ouvert, sans chercher à remplir tel ou tel critère. Mais ce n'est pas seulement moi. On aura cette conversation avec tous les membres du jury. Quand j'ai fait partie du jury du Festival du film de Berlin en 2014, j'ai vraiment adoré ces discussions que nous avons eues. Dans les deux prochaines semaines, on va voir 22 films. Parfois, vous regardez un film et vous l'aimez tout de suite et d'autres, vous ne savez pas très bien quoi penser. Mais quatre ou cinq jours plus tard, quand vous les passez en revue en discutant avec quelqu'un, il pourra vous dire quelque chose qui vous fera changer d'avis. Cela vous ouvre l'esprit. Je n'ai donc pas d'ordre du jour. Je veux rester ouverte à ce que ces cinéastes nous ont apporté. Et je suppose que je serai assez surprise. Et ce qui est passionnant, c'est la combinaison entre des voix nouvelles, de grands maîtres et tout ce qui se trouve entre les deux…

Quelles sont les Palmes d'or qui vous ont particulièrement marquée ?
C'était une Palme partagée, mais je dirais La Leçon de piano (de Jane Champion en 1993, NdlR). Ce film m'a profondément émue. Mais, honnêtement, il suffit de regarder la liste des gagnants, avec des films comme Taxi Driver. C'est une liste incroyable ! Après je pense que certains films qui n'ont pas gagné, qui, parfois, ont été hués, ont ensuite été réévalués. Cela fait partie de la magie de Cannes ces réactions passionnées… Je ne regarde donc pas un film en me disant juste que c'est un gagnant de la Palme d'or.
Je me sens vraiment comme une cinéaste indépendante faisant des films avec les studios.
Avez-vous des conseils à donner à de jeunes cinéastes indépendants qui, comme vous, seraient amenés à travailler avec les studios ?
En fait, je me sens vraiment comme une cinéaste indépendante faisant des films avec les studios. J'ai toujours eu l'impression d'avoir pu faire le film que j'aurais fait de toute façon, sans devoir me compromettre. C'est un peu différent dans chaque pays, mais, en Amérique, l'histoire du cinéma a fait que plein de cinéastes ayant travaillé dans le système des studios étaient clairement des auteurs. Que ce soit John Ford, Preston Sturges, Howard Hawks, Hitchcock ou Ernst Lubitsch. J'ai donc toujours eu l'impression que c'était possible. Mon conseil est un peu le même que je donnerais à un acteur, bizarrement. J'ai passé beaucoup d'auditions… On a peur, on se dit qu'on va être jugé. Mais, quand on se retrouve de l'autre côté de la table, ce que l'on cherche, c'est qu'un acteur débarque dans la pièce et s'empare du rôle, qu'il le revendique ! Je pense qu'il en va de même pour les studios. Vous vous dites : "Je suis un indépendant, je suis différent…", mais c'est justement ça qu'ils veulent, qu'un cinéaste vienne leur dire : "Je vois votre histoire et nous allons la raconter de cette façon !" C'est cette originalité, cette étincelle qu'ils attendent. Ensuite, vous pourrez vous battre les deux prochaines années avec eux à ce sujet…
Après l'immense succès de Barbie, vous sentez-vous plus forte ?
Je me sens seulement excitée. J'ai toujours voulu faire des films. Quelle que soit leur échelle, c'est compliqué, c'est cher, ça prend du temps, cela implique beaucoup de gens… Et vous vous demandez tout le temps : à combien d'échecs j'ai encore droit avant qu'ils me virent ? J'aimerais continuer à faire des films jusqu'à 80 ans ! Comme Francis Ford Coppola, George Miller ou Martin Scorsese. J'ai intérêt à rester en forme parce que moi aussi, je veux continuer à faire des films jusqu'à cet âge-là !
J'aimerais continuer à faire des films jusqu'à 80 ans!
Vous êtes présidente du jury, Meryl Streep recevra, ce mardi soir, une Palme d'or d'honneur… Mais il n'y a que quatre réalisatrices en Compétition. Qu'est-ce que cela dit de l'état du cinéma actuel, alors que le festival s'ouvre dans une ambiance particulière, dans ce contexte de la libération de la parole #MeToo ?
Je pense que le changement est toujours en cours. On n'a pas encore fait tout le chemin, mais cela va dans la bonne direction et il faut continuer à avancer. J'espère que chaque année, on se rapproche du fait qu'il y ait plus de femmes cinéastes dans le paysage. #MeToo est quelque chose qui a créé tant de changements positifs dans l'industrie cinématographique. Les choses se sont transformées pour le mieux. Il faut être à l'écoute de ces voix, de ces histoires et nous devons travailler tous ensemble pour que le cinéma et les films soient des endroits sûrs, qui encouragent l'expression artistique. Il est donc très important que cette conversation se poursuive.
Hier, lors de sa conférence de presse, Thierry Frémaux a dit que vous étiez vraiment une grande cinéphile. Quelle est votre relation au cinéma ?
J'adore voir des films. Je vais beaucoup au cinéma. Chaque année, je vais au Festival du film de New York. Ce sont deux semaines merveilleuses, car on peut voir des choses qui ont été montrées à Cannes ou à Venise. J'attends cela avec impatience, parce qu'il n'y a rien de mieux que de découvrir des nouveaux films. Pendant que je faisais Barbie, on a commencé un rituel que nous continuons mon mari, Noah Baumbach, et moi. Tous les dimanches matin, où que nous soyons, nous trouvons une salle de cinéma où nous montrons un film qu'on a envie de voir. En ce moment, Noah travaille sur son prochain film. Nous invitons toute l'équipe et nous projetons principalement de vieux films, des films que nous n'avons jamais vus sur grand écran et que nous avons envie de voir tous ensemble. C'est merveilleux ! On appelle ça l'Église du cinéma, parce que c'est toujours le dimanche à 10h. C'est l'heure idéale pour voir un film, car on est bien réveillé. Avant 13h, on a déjà vécu toute une vie et, au déjeuner, on peut continuer à parler du film. Ces derniers mois, on a vu Nashville, Ève, Les Fraises sauvages, Certains l'aiment chaud, La Mort aux trousses ou Shampoo… Ce qui est génial, c'est que ces films ne prennent pas de ride. J'adore ces films du dimanche. Et le reste de la semaine, que vous soyez en train de réaliser un film ou écrire, ils vous restent en tête. Si vous avez un blocage, cela fait clic. Vous repensez à ces grands films et vous comprenez qu'il n'y a pas besoin de rester dans des rails étroits, qu'on peut s'en sortir comme on l'entend, sans être rigide. Les films m'accompagnent vraiment au jour le jour…
