Pourquoi le film allemand en plan-séquence "Victoria" est plus remarquable que "La Corde" d'Alfred Hitchcock ou les oscarisés "Birdman" et "1917"
Série été : le plan-séquence au cinéma. La série "The Bear" l'a utilisé tout un épisode. Alejandro González Iñárritu sur la durée d'un film. Cet été, nous évoquons le Graal des réalisateurs : le plan-séquence. Scène n°3 : la grande illusion des films séquence.

- Publié le 30-07-2024 à 15h05

"C'était complètement idiot…" L'aveu est d'Alfred Hitchcock, à propos de son célèbre film "en un seul plan", La Corde (1948). L'exercice de style est le premier du genre. Raison pour laquelle il a fait date même si le résultat ressemble à une pièce de théâtre filmée (ce dont il est l'adaptation).
En 1948, la durée maximale d'une bobine de film est de dix minutes. La Corde est donc composée de onze plans-séquence, habilement montés afin de créer l'illusion de continuité. "Je reniais mes théories sur le morcellement du film et des possibilités du montage pour raconter visuellement une histoire", confie encore le cinéaste dans ses entretiens avec François Truffaut.

"Birdman" vs. "1917"
Au XXIe siècle, avec le montage et les trucages numériques, le plan-séquence est devenu l'art de dissimuler les raccords. Pure esbroufe qui permet de sacrifier à l'action, comme dans les deux Tyler Rake/Extraction (Sam Hargrave, 2020 et 2023), avec des plans séquence de dix puis vingt minutes dans l'un et l'autre volet de la franchise Netflix. On assiste à une multiplication des films-séquence.
Deux des exemples les plus fameux des dix dernières années sont Birdman (Alejandro González Iñárritu, 2014) et 1917 (Sam Mendes, 2019). Il s'agit dans les deux cas de "fausses" prises uniques, habile assemblage conçu en préproduction et peaufiné au montage. Birdman a été nommé huit fois aux Oscars et en a remporté quatre, dont ceux majeurs du meilleur film et du meilleur réalisateur. 1917, nommé dix fois, a reçu trois Oscars, uniquement techniques : meilleure photographie, meilleur mixage de son et meilleurs effets visuels.
Si un palmarès des Oscars dépend, aussi, des autres films prétendants (1917 faisait face au Parasite de Bong Joon-ho), cette différence de palmarès souligne l'approche différente des deux films. Dans Birdman, le but est de nous immerger dans l'esprit de l'acteur has been incarné par Michael Keaton. Les différents plans-séquence du film contribuent à cette intention et n'empêchent pas le récit de recourir aux structures classiques du récit cinématographique.
Avec 1917, Sam Mendes veut faire ressentir au spectateur l'expérience de la guerre, au travers d'une mission dangereuse en forme de contre-la-montre. L'artifice du dispositif en arrive à écraser l'intention initiale. Le film s'apparente à une forme cinématographique de jeu vidéo façon Call of Duty. En toute logique, le directeur de la photographie et les responsables des effets spéciaux ont été récompensés.
L'immersion était aussi la quête – contestable – d'Erik Poppe en tournant en une prise : Utøya, 22 juillet (2018). Le film reconstitue, dans son intégralité et dans sa durée précise, la tuerie de masse sur l'île d'Utøya, en 2011. On la suit à travers les yeux d'une des victimes.
La préparation de cette prise unique a nécessité trois mois de répétitions en studio. Le tournage, sur les lieux du drame, Cinq plans-séquence de septante-deux minutes (la durée précise de la tuerie) ont été enregistrés, répartis sur cinq jours. "Il n'y a rien d'extraordinaire de faire un film en une seule prise", explique alors le réalisateur à La Libre.
Plans longs, tournages courts
Peut-être, mais certaines tentatives débouchent sur un résultat plus intéressant. En 2002, Alexandre Sokourov inaugure cette vogue du film-séquence avec l'intention de revisiter l'histoire de la Russie "en un seul souffle", soit une prise. Le musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg lui accorde une unique journée de tournage dans ses locaux.
Le réalisateur prépare donc le premier plus long plan-séquence de l'histoire du cinéma, d'une durée de 96 minutes (record battu ensuite par Birdman). Des mois de répétition sont nécessaires. Le tournage de L'Arche russe devient le plus court de l'histoire : après trois prises interrompues, la quatrième est la bonne, le tout dans la journée allouée.
L'Allemand Sebastian Schipper réédite l'exploit et bat le record de Sokourov et du Birdman d'Iñárritu avec Victoria (2014). On y suit une jeune Espagnole vivant à Berlin. Au petit matin, au sortir d'une boîte de nuit, elle rencontre quatre Berlinois qu'elle accompagne dans leur déambulation. Quelque 140 minutes et un unique plan-séquence plus tard, sa vie aura basculé.
Le scénario ne comprend que douze pages. La plupart des dialogues sont improvisés. Pour rassurer les producteurs, le réalisateur a tourné une version "classique", découpée et montée, en guise de "plan B" si la version en plan-séquence ne convenait pas.
La version montée est filmée pendant dix jours. Elle permet aux acteurs de répéter et de se familiariser avec les lieux. Schipper l'a jugée de "pas bonne". Son budget ne lui permet que trois tentatives pour la version plan-séquence. La première tentative est ratée : les acteurs, qui redoutent de se tromper, sont trop prudents. La deuxième, à l'inverse, est trop frénétique. Le réalisateur, qui n'a plus droit qu'à une chance, sermonne ses acteurs. La troisième version est la bonne. Elle débouche sur "un polar âpre" qui révèle "le vide sidéral d'[une] jeunesse désespérée".
