Halina Reijn : "Pour moi, être féministe, c'est être libre d'explorer toutes les facettes de soi-même"
Ce mercredi au cinéma, Nicole Kidman est à l'affiche de "Babygirl", un thriller érotique sulfureux signé par l'ancienne actrice et réalisatrice néerlandaise Halina Reijn. Laquelle reste fidèle à son mentor Paul Verhoeven avec une exploration des désirs de soumission les plus enfouis d'une puissante femme d'affaires.

- Publié le 13-01-2025 à 15h59
- Mis à jour le 14-01-2025 à 15h55

En décembre dernier, nous rencontrions Halina Reijn virtuellement pour évoquer son troisième long métrage Babygirl **, à voir en salles à partir de mercredi. Installée dans une chambre d'hôtel de New York — la Néerlandaise est désormais basée aux États-Unis, même si elle aime toujours se considérer comme "une paysanne hollandaise" —, l'ancienne actrice de Paul Verhoeven — elle a joué dans The Black Book en 2006 — évoque avec bonne humeur ce film très personnel.
Comme dans son premier long métrage Instinct en 2019, la cinéaste met ici en scène une femme de pouvoir se mettant en position de danger pour assouvir ses désirs les plus secrets. Récompensée par le jury d'Isabelle Huppert du prix d'interprétation de la 81e Mostra de Venise en septembre dernier, Nicole Kidman incarne Romy, une grande patronne de Manhattan qui entame une relation de soumission et d'humiliation avec un jeune stagiaire (Harris Dickinson). Au risque de mettre en péril sa réputation et son mariage idyllique avec un metteur en scène de Broadway (Antonio Banderas)…
Quel a été le point de départ de "Babygirl" ?
Tout mon travail, même Red Light (série belgo-hollandaise sur la prostitution, entre Amsterdam et Anvers, NdlR), parle du sexe. Je suis intéressée par ces thèmes de la sexualité, du contrôle et de l'abandon, notamment des corps. Il s'agit toujours pour moi de savoir si nous sommes des êtres civilisés ou des bêtes. Je pense que cela remonte à ma carrière de comédienne au théâtre, où j'ai joué La Mégère apprivoisée, Hedda Gabler, Marie Stuart, Ophélie dans Hamlet… Toutes ces femmes cherchent à se libérer du contrôle, mais la plupart d'entre elles meurent ou se suicident. Je vivais à l'intérieur de ces rôles, de ces femmes qui se faisaient décapiter, se pendaient avec un cordon de téléphone ou allaient se noyer dans une rivière. Je me suis dit : "OK, donc une femme libre est une femme morte. Merde à ça ! Il faut que je crée mes propres histoires." C'est comme ça que sont nés Instinct, Red Light, Bodies, Bodies, Bodies (film d'horreur tourné aux États-Unis en 2022, NdlR) et ce film. Je ne veux pas montrer les femmes comme de simples copies d'hommes forts. J'aime les présenter avec tous leurs niveaux de faiblesse, de corruption, de rage, de désir sexuel, de jalousie et de peur. Pour moi, le féminisme, c'est être libre d'explorer toutes les facettes de moi-même.
Je ne veux pas montrer les femmes comme de simples copies d'hommes forts.
Votre héroïne, Romy, est une femme puissante face à un simple stagiaire… C'était important pour vous d'inverser les rôles ?
Oui, parce que je voulais parler du consentement, de sexe, de pouvoir et de contrôle. Je voulais faire une fable, une comédie de mœurs, un conte, pas un documentaire. J'ai pensé que ce serait drôle et intéressant d'inverser les choses, que cela ouvrirait la conversation. Que se passerait-il si cette femme puissante tombait amoureuse de son stagiaire, mais que ce stagiaire la dominait sexuellement ? Sur le papier, c'est elle qui a du pouvoir. En même temps, s'il parle, il peut la faire renvoyer en une minute… Et cela commence à faire partie de leur jeu sexuel. L'excitation est vraiment liée à la hiérarchie, aux dynamiques de pouvoir. Elle pourrait tout perdre, non seulement son mariage, mais aussi son emploi. On connaît cela dans la vie. À partir de la quarantaine, on vit ces crises. On commence à entrevoir la mort, on se dit que ça ne va pas durer éternellement… Autour de 50-55 ans, beaucoup de gens se demandent où ils en sont. Romy a une crise existentielle de ce genre. Et elle découvre qu'elle a longtemps réprimé une part d'elle-même. C'est comme si elle voulait détruire sa vie pour renaître. Et elle utilise ce jeune homme comme un couteau pour se couper…

Je voulais pouvoir montrer une femme ramper sur le sol et dire : Merde, c'est ça que je veux être!
Le film parle de soumission, d'humiliation, mais aussi de plaisir. Était-ce important de parler du désir féminin sans jugement moral ?
Bien sûr. C'est aussi une provocation, car je pense que le féminisme est parfois piégé dans cette idée de puissance. Je pense que la véritable liberté, c'est de parler de ce sujet, d'y consacrer un film, mais aussi de pouvoir être celle qui vous fait le plus honte. Si vous réprimez cela, si vous prétendez être une créature parfaite, cette part de vous risque de surgir de manière inattendue. Au début du film, si Nicole avait dit à Antonio Banderas : "J'ai ces fantasmes en moi depuis que je suis une petite fille. Je veux t'en parler", je pense qu'il aurait dit : "OK, découvrons cela ensemble." Et le film n'était pas nécessaire… Mais elle choisit de ne pas faire cela. Elle choisit de lui mentir et de se mentir à elle-même. Elle se dit qu'en faisant des bains de glace, de la chambre cryogénique, en passant du temps dans un caisson hyperbare, en faisant du Botox, elle sera cette créature parfaite, sans ces fantasmes refoulés qui l'embarrassent. C'était libérateur pour moi de faire un film qui parle de cette petite boîte de secrets que l'on cache tous. C'est humain. Et je voulais principalement parler aux femmes, car elles ressentent tellement de honte, quant à leur corps, ce à quoi elles devraient ressembler, ce qu'elles devraient sentir, comment elles devraient se comporter… La liste des exigences auxquelles il faut répondre est interminable. Je voulais pouvoir montrer une femme ramper sur le sol et dire : "Merde, c'est ça que je veux être !" Si vous ne pouvez pas gérer cela, c'est votre problème…
Je me sens très isolée dans ma honte. Faire des films, des séries, écrire des histoires, c'est ma façon d'essayer de me connecter aux autres.
L'héroïne de "Babygirl" est assez proche de celle d'"Instinct". Vous sentez-vous proche de ces femmes de pouvoir attirées par le danger ?
C'est très personnel. Je lutte tous les jours avec cela. La journée, j'essaie d'être la femme intelligente, intellectuelle. Et la nuit, je veux trouver un homme qui soit dominant et qui me protège. Je ne le comprends pas. Je n'aime pas ça. Je veux le changer. Mais c'est mon histoire personnelle. Ce qui m'a fasciné, c'est de découvrir que beaucoup de gens souffrent de cela. Cela peut être des désirs différents, mais qui provoquent la même culpabilité, la même honte. Le film questionne aussi la monogamie, l'intimité… Deux personnes peuvent être ensemble pendant 30 ans, mais elles seront toujours entourées de fantômes. Quand vous faites l'amour, votre ex peut être assis là, une fille que vous avez croisée dans la rue, une scène de porno que vous avez regardée… L'intimité, c'est s'accepter, accepter que nous sommes tous humains, tous des animaux, que nous sommes tous des sales petites créatures. Et c'est OK. Être radical en art est la seule façon de donner du sens. Je me sens très isolée dans ma honte. Faire des films, des séries, écrire des histoires, c'est ma façon d'essayer de me connecter aux autres.
Je voulais que chacun puisse se reconnaître, même si c'est inconfortable par moments.
Il y a quelques années, la saga "Cinquante nuances de Grey" mettait également en scène une relation analogue de soumission féminine. Vouliez-vous être à l'opposé de cet érotisme hollywoodien de pacotille ?
Oui. Car cela véhicule une représentation programmée en nous : c'est sexy, un peu S-M… Mais la vision de l'orgasme féminin dans les films hollywoodiens est impossible. Dans 99 % des cas, ce n'est pas comme ça que ça marche. Nous, les femmes, nous en souffrons. Nous pensons toutes qu'il y a quelque chose qui ne va pas avec nos vagins. Les femmes font semblant et finissent elles-mêmes par croire à leur orgasme simulé. Je voulais aborder cela, mais aussi montrer qu'il faut en moyenne 18 minutes à une femme pour jouir dans les mains d'un homme. Je voulais que ce moment dure 18 minutes à l'écran, mais le studio n'était pas chaud… Je voulais que cela soit long, maladroit, que le public se dise : "Allez, finissez-en maintenant !" Je voulais jouer avec ces clichés, mais aussi montrer le sexe dans sa vulnérabilité, dans sa réalité ou sa drôlerie. Car le sexe, ce n'est pas Cinquante nuances de Grey. Le sexe est honteux et joyeux, dingue et merveilleux, maladroit et drôle… Je voulais que chacun puisse se reconnaître, même si c'est inconfortable par moments.
Dans ces scènes intimes, vous vous concentrez beaucoup sur le visage de Nicole Kidman, plus que sur son corps…
Pour ma part, je n'ai pas besoin de voir certaines parties du corps. Je suis très excitée par la scène du lait, par exemple, où ils ne se touchent même pas. Elle boit simplement le verre de lait et il lui dit : "Brave fille". Je trouve cela très excitant ! Bien plus que de voir deux corps nus. Dans la scène où elle est sur le ventre, c'était important que l'on reste longuement sur son visage, pour montrer la longueur de son orgasme. Je trouve plus sensuel d'imaginer les choses, plutôt que de voir ce qui se passe exactement. On a aussi travaillé subtilement sur la bande-son. Cela me semble beaucoup plus cru en un sens que si j'avais montré ce qu'il lui faisait avec ses mains…
Nicole Kidman était la femme parfaite pour réussir un tour de force comme celui-là.
Pourquoi avoir choisi Nicole Kidman pour ce rôle ? Était-ce important d'avoir une star ?
C'était important d'avoir une star, parce que je voulais vraiment faire un film qui donne l'impression d'être grand, qui fasse Hollywood. Comme un cheval de Troie pour parler de ces sujets très tabous. J'ai commencé à écrire le scénario en cherchant à jouer avec les clichés du thriller érotique. Les gens adorent voir ça. Je voulais donc leur donner ce qu'ils attendent, puis aller dans une direction très différente. Toute la carrière de Nicole respire cela : son travail avec Kubrick, Von Trier, Jonathan Glazer… Si quelqu'un avait le courage d'accepter un tel rôle, c'était bien elle. Elle était la femme parfaite pour réussir un tour de force comme celui-là.
A-t-il été simple de lui faire accepter le rôle ? Y a-t-il des choses qu'elle a refusé de tourner ?
Elle m'a contacté après Instinct. Ensuite, elle a lu une ébauche du scénario et m'a dit qu'elle voulait tourner tout ce qui était sur papier. Il n'y a jamais eu la moindre discussion à ce sujet. Même chose pour A24 (la société de production la plus en vue du moment aux États-Unis, NdlR). Ils m'ont laissé une totale liberté. Sans quoi il aurait été impossible de faire un film aussi vulnérable…
